Salarié et politicien : Entretien, M’hammed Abdelhak Consultant RH, past-president de l’Agef

Beaucoup de dirigeants confondent la politique et le syndicalisme et pensent que ce dernier est au service du politique. Il faut du charisme et de la personnalité pour ne pas voir sa carrière professionnelle freinée par l’engagement politique.

Difficile pour l’entreprise de s’ouvrir sur la scène politique. Encore moins de permettre l’engagement politique de ses salariés. Pourquoi les préjugés existent-ils encore ? L’engagement politique peut-il être un atout pour l’entreprise ou pas ? Peut-il aller jusqu’à nuire à la carrière ? Eléments de réponse avec M’hammed Abdelhak, consultant RH, past-president de l’AGEF (Association des gestionnaires et formateurs du personnel).

L’entreprise favorise-t-elle de manière générale ou pas l’engagement politique de ses salariés ?

Honnêtement, non ! L’entreprise reste focalisée sur ses objectifs économiques, bien que ces dernières années les aspects sociaux et sociétaux commencent à s’imposer et deviennent un levier de performance économique.

L’entreprise a certes connu  de grands changements au niveau de la gouvernance et du management, mais n’arrive pas encore à favoriser le champ de la politique. On peut également dresser ce constat ailleurs.

On constate ainsi que culture syndicale reste faible au Maroc. Aujourd’hui, les cadres sont peu intéressés par la syndicalisation. Ils sont dans une logique individualiste avec une attention particulière à leur gestion de carrière. Tout cela fait que l’entreprise est souvent en position de force en raison d’une faible présence syndicale. C’est dommage parce qu’avoir un syndicat organisé au sein d’une entreprise permet d’avoir un contrepoids pour pouvoir équilibrer entre l’économique et le social.

Ce sont des préjugés qui persistent encore ?

Effectivement, beaucoup de dirigeants confondent la politique et le syndicalisme et pensent que ce dernier est au service du politique.

Il faut savoir que la représentation syndicale reste un droit édicté par le code du travail. Mais ce dernier ne mentionne rien sur l’activité ou l’engagement politique.

Mais on peut dire qu’afficher ses opinions politiques n’est plus un sujet tabou au sein de l’entreprise ?

S’investir dans la politique, c’est avant tout un engagement citoyen. Sur le plan du développement des ressources humaines, c’est une magnifique opportunité donnée aux salariés du privé de valoriser leurs connaissances et leurs expériences dans la sphère publique et réciproquement, mais aussi de développer leurs compétences.

Ce qui est intéressant chez les personnes engagées, c’est ce trait de caractère, ce sens d’engagement qui peut être un excellent atout pour l’entreprise.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux apportent une nouvelle liberté d’expression. Un salarié politisé peut-il justement y exprimer ses opinions?

Tout à fait ! On a bien constaté la réaction des individus sur le blocage gouvernemental. Et c’est dommage que l’entreprise ne puisse favoriser un cadre de dialogue sur notre société civile.

Ce qui m’amène à la réflexion suivante: il est important de savoir bien gérer son image et de bien se comporter sur les réseaux sociaux, qui ont maintenant un impact important dans le monde entier. On peut exprimer de manière claire ses opinions sans pour autant tomber dans l’incivilité ou les batailles politiques.

J’ajouterais également que faute de représentativité syndicale, les gens ont commencé à s’exprimer sur ces réseaux.

Pourtant, on a bien vu par le passé des entreprises pénalisées, voire «mises en péril», par des luttes syndicales ?

C’est une question de maturité. A l’époque où j’étais président de l’AGEF (Association des gestionnaires et formateurs du personnel), j’étais contre l’idée d’une dualité des représentations syndicales. Malheureusement, l’idée a fini par faire son chemin.

Je pense que tout dirigeant ou tout DRH doit rester souple et professionnel quand il compose avec les représentations syndicales.

A votre avis, que peuvent faire les RH pour favoriser l’engagement politique ?

Je trouve que, malheureusement, les choses n’ont pas évolué sur certains volets de gestion des ressources humaines. Si j’étais DRH, je ne trouverais aucune objection à favoriser l’engagement politique des salariés. Les RH doivent pouvoir faciliter et réguler l’émergence des vocations politiques et citoyennes d’ailleurs.

A l’heure où l’ensemble des pouvoirs publics et privés luttent pour une meilleure compétitivité des entreprises, un rapprochement de la sphère politique et du monde de l’entreprise semble nécessaire, voire indispensable.

On constate également que les personnes engagées dans la politique sont beaucoup plus nombreuses dans le public que dans le privé. Comment l’expliquez-vous ?

La tolérance est assez forte et plus présente dans le public. On le remarque aussi pour les délégués qui sont beaucoup plus présents dans le secteur public que dans le privé parce que, historiquement, le syndicalisme y est présent par coutume. Dans le secteur privé, les choses sont beaucoup plus compliquées, bien qu’au niveau des relations avec les syndicats, on constate un bon taux de satisfaction sociale. Dit autrement, la présence d’un syndicat favorise un bon climat social car l’entreprise a un interlocuteur crédible.

Enfin, l’engagement politique peut-il nuire à la carrière professionnelle ?

Tout dépend de la personnalité. Il faut beaucoup de caractère et de charisme chez une personne qui s’engage politiquement. Dès lors, l’entreprise ne pourra pas le priver de son engagement.

Ceci dit, l’engagement politique peut effectivement être un frein à la carrière, surtout si l’entreprise n’encourage pas la liberté d’expression de manière générale.