Raja Mamou : Il faut travailler sur le changement des préjugés

Si le code du travail reconnaît le principe d’égalité entre les hommes et les femmes, la pratique, quant à  elle, est loin d’être réalisée. Entre la maternité et le temps consacré à  la famille, une majorité de femmes admet qu’elle souffre de handicaps pour s’imposer en entreprise.

Pour beaucoup, il y a une prise de conscience concernant la parité professionnelle. Reste que le combat doit se faire sur le terrain des stéréotypes. Explications avec Rajaa Mamou,  expert genre et DG du cabinet Stratégie et Management IFG Maroc.

Quel panorama dressez-vous de la situation des femmes cadres aujourd’hui ?

Il est vrai que le statut de la femme cadre ou responsable a fortement évolué. Elles sont plus actives sur le plan professionnel. Le travail des femmes, dans la conjoncture économique actuelle, a des effets bénéfiques sur la famille. Différentes réformes (code de la famille, code du travail, dispositifs sur les quotas en matière d’élections) ont bien entendu contribué aux changements et favorisent l’émancipation des femmes dans les sphères économique, sociale et politique. Cela dit, même si le code du travail reconnaît le principe d’égalité entre les hommes et les femmes, la pratique, quant à elle, est loin d’être réalisée.
C’est bien souvent dans la vie quotidienne des entreprises, au moment où se décident les recrutements, les augmentations ou les promotions, que le poids du passé annihile l’ascension des femmes.
Nous savons, par exemple, que les femmes sont généralement moins bien payées que les hommes à travail égal, même si cette pratique commence à disparaître.
Une étude de la CGEM sur le genre dans les entreprises marocaines a montré que le salaire des femmes est inférieur de plus de 35% à compétences égales. L’étude en question montre aussi que seulement près de 1% des femmes accèdent à des postes de direction. Il y a bien des réalités qui existent.

Quels sont les principaux freins à l’évolution des femmes dans l’entreprise ?

Les obstacles les plus difficiles à lever sont de nature psychologique. Une femme aura plus tendance qu’un homme à croire qu’elle n’est pas capable de relever tel ou tel défi, à renoncer à tel ou tel poste tout simplement parce que ce poste est supposé demander davantage de présence physique dans l’entreprise.
Il est vrai aussi que les femmes ont tendance à s’auto-censurer. Entre la maternité et le temps consacré à la famille, une majorité de femmes admettent qu’elles souffrent de handicaps pour s’imposer en entreprise.
Le gros problème se situe surtout au niveau des PME où généralement il y a absence de politique RH, encore moins de parité ou d’égalité des chances.
Malheureusement, il y’a encore des préjugés liés à la maternité ou la mobilité, en raison des charges familiales.
Or, une entreprise c’est d’abord un travail d’équipe et d’organisation.

Justement, quelles solutions les entreprises peuvent-elles apporter ?

Aujourd’hui, il existe de bonnes pratiques en matière de politique RH. On sait par exemple que les recrutements se font sur la base de l’adéquation poste/profil, et ce, indépendamment du sexe de la personne, surtout dans les entreprises organisées.
Pour vous dire, l’Association des femmes chefs d’entreprise (Afem) avait conduit un audit auprès d’une vingtaine d’entreprises locales sur le volet de la parité. Nous avons conclu que la base de l’égalité était respectée, que ce soit en matière de recrutements, de salaires, de conditions de travail, de droit aux valeurs féminines…Il faut dire également que ces entreprises sont dans un processus de responsabilité sociale.
Les entreprises doivent aussi réfléchir à tous les freins qui bloquent aujourd’hui l’accession des femmes aux postes de décision.

Ceci dit, il y a des métiers pénibles ou des domaines qui restent réservés aux hommes…

Quand on permet à la femme d’aller jusqu’au bout de son ambition, pourquoi faut-il alors la freiner ? Nous avons bien des exemples où des femmes ont pu prendre en charge avec succès tous les postes de responsabilité, indépendamment de la géographie. Nous avons des femmes ingénieurs dans les régions les plus reculées du Maroc, à la hauteur de la rudesse de certaines activités et assurent parfaitement.
Pour moi, c’est une aberration totale que de considérer le sexe comme critère de recrutement. Il y a des postes de responsabilité que même l’imagination ne pouvait considérer comme féminins. Ils ont été occupés par des femmes, sauvés par des femmes et développés par des femmes : le métier de la mine est une belle démonstration.
On peut citer également le cas de l’informatique ou la finance, même si parfois elles occupent des postes de responsabilité dans ces départements. Par exemple, certaines entreprises refusent de les prendre pour des postes d’audit, de comptabilité ou d’affaires juridiques parce que cela demande un certain sacrifice sur le plan personnel. Toutefois, elles sont convoitées dans le domaine du marketing, la communication, les ressources humaines ou le commercial où elles ont carrément damé le pion aux hommes.
Dans les métiers considérés comme masculins, je pense que la plus grande difficulté pour la femme porte sur le crédit de confiance souvent inférieur à celui qui est accordé à l’homme. Cependant, rassurez-vous ! Quand ce manque de crédit se transforme en énergie et en volonté de réussir, la femme est alors plus efficace.
Par ailleurs, les problèmes sont moins pesants si le top management considère la femme et reconnaît son efficacité.

Pensez-vous que les femmes et les hommes apportent des qualités différentes à l’entreprise ?

On dit souvent que les femmes sont plus intuitives. Elles prônent le management participatif, elles ont le souci du détail…Au fait, elles sont complémentaires. Je pense qu’il n’existe pas de clés spécifiques au management au féminin. Autant que l’homme, la femme doit savoir gérer une équipe.