Préserver son intimité au travail : Entretien avec Ahmed Al Motamassik, Sociologue

«Les fouilles et contrôles systématiques engendrent des situations embarrassantes pour les salariés»

Entre le droit au secret et à la propriété pour l’employé et le droit de regard «sur certaines choses» et la volonté de contrôle pour l’entreprise, la frontière entre l’intime et le travail peut parfois conduire à des confusions. Comment faire la part des choses ? Quelles sont les conséquences quand on «viole» la vie privée des autres? Et quelles sont les limites ? Ahmed Al Motamassik, sociologue, apporte un éclairage sur la notion de l’intimité au bureau.

– Quelle définition donnez-vous de l’intimité au bureau?

La notion d’intimité se croise et se conjugue classiquement (sur le mode d’opposition) avec ce qui relève du domaine social, extérieur à l’individu. Elle apparaît comme un espace séparé de la sphère publique. Chaque individu se verra ainsi reconnaître un espace intérieur secret qui intègre les désirs, la sexualité, les épisodes de son histoire personnelle et essentiellement le corps. Ce dernier est considéré comme le support de l’individualité, renvoyant, par ce biais, à l’identité unique de la personne, sachant que c’est par le corps que se construit l’intimité du sujet. Mais la notion elle-même est polysémique. Son champ sémantique recouvre différentes acceptations.
Une première signification prend en considération l’espace propre que «l’on préserve du regard et du jugement des autres» et particulièrement «la nudité et ses espaces réservés, la chambre à coucher et les toilettes, là où le corps est lavé et soigné, là où se vivent les échanges amoureux». Elle peut désigner aussi ce que chacun garde pour soi : son monologue intérieur, ses secrets, ses émotions, ses souvenirs. Sur un autre plan de propriété, elle peut renvoyer aux espaces et aux objets, dont la transgression par le franchissement affecte la personne: la maison, le compte bancaire, le journal intime. Elle peut aussi indiquer ce qu’il y a de plus spécifique dans les relations que l’on cultive avec une autre personne.
En fait, la notion d’intimité est doublement articulée. Elle indique d’abord une césure entre deux instances composées de couples oppositionnels entre l’intérieur et l’extérieur, le personnel et le social, le domaine du privé et le domaine du public. Mais, en même temps, elle indique le lieu où se nichent la dignité et l’identité de la personne et ce qui constitue sa fierté, son amour propre et son intériorité.

– A-t-on une culture du respect de l’intimité au bureau ?

Enjeu pour l’entreprise et pour le salarié, la frontière entre l’intime et le travail est assez flottante car elle s’inscrit dans un enjeu de tiraillement entre le «droit au secret et à la propriété de soi», le désir de se soustraire au quadrillage de l’entité pour l’employé, le droit de regard «sur certaines choses»  et la volonté de contrôle de l’entreprise. Cet enjeu se manifeste, d’une manière dissemblable, sur plusieurs plans. Il concerne d’abord l’espace bureau quand les collègues l’utilisent sans mon assentiment ou font intrusion dans «mon territoire» sans mon accord. On le voit aussi dans l’utilisation de nos objets propres comme l’ordinateur, la blouse, les stylos, les outils de travail… Cette intrusion dans l’intimité de la personne prend quelque fois une ampleur particulière quand on utilise la manière de vivre son intimité comme un moyen de dénigrement de la personne en vue de l’évaluer négativement ou de l’empêcher d’accéder à des postes de responsabilité. Ce non-respect de la vie privée s’exerce surtout envers les femmes par la diffusion d’informations ou d’images  souvent utilisée comme argument de discrédit en vue de les empêcher d’arriver à des postes de décision.
Par ailleurs, l’atteinte à l’intimité de la personne est mal vécue dans les situations de fouille personnelle ou de contrôle systématique instaurés par un certain nombre d’entreprises comme dans le textile ou l’agro-alimentaire. Ces pratiques affectent la personne dans sa dignité et son amour propre en générant par la suite des conflits et une sous-estimation de soi. Cette dynamique potentiellement confrontationnelle est exacerbée par la généralisation des outils informatiques et l’utilisation de la «cybersurveillance». De ce fait, la frontière entre l’espace privé et la scène publique devient assez malléable. Cela se voit dans l’intrusion dans les emails personnels, dans la surveillance électronique du travail des salariés…

– Quelles sont les conséquences de tels actes au sein de l’entreprise ?

D’abord l’augmentation de la défiance et du rejet de la politique de l’entreprise car le sentiment d’être suivi et contrôlé tout le temps diminue l’adhésion du salarié aux objectifs de l’entreprise. Cette défiance peut augmenter aussi le stress des personnes et altérer l’ambiance de travail et le climat social d’une entreprise. Cet aspect s’amplifie par le déni de l’entreprise à admettre le droit des personnes à une intériorité propre qui est nécessaire à l’augmentation de l’estime de soi.
Des études psychologiques montrent le besoin de la personne à «avoir droit à un espace privé, pouvoir effectuer des communications privées, être libre de toute surveillance et respecter le caractère sacré de la personne» car chaque individu aspire (pour son équilibre personnel) à acquérir et «préserver des zones de l’espace social à l’abri des emprises d’autrui». Toute intrusion dans cette bulle psychologique qui dessine «une zone émotionnelle et socio-affective» ne peut être pénétrée sans augmenter le sentiment de déséquilibre de la personne.
 
– Y aurait-il des limites à ne pas dépasser ?

A mon avis, la notion de limite et de frontière entre la vie privée et la vie publique reste tributaire de la volonté des acteurs dans l’entreprise et se négocie entre les concernés. La perception de ce qui est intime et de ce qui ne l’est pas (ce qui est rendu volontairement public) est relative aux cultures et à l’appréhension de la situation. Parler donc de limites à ne pas dépasser c’est admettre que la personne a le droit à l’intimité qui est, au fait, un besoin humain. C’est admettre aussi que ce besoin doit être respecté pour le bien de la personne, le bien de la relation et évidemment pour la maximisation de l’effort de chacun. Ce dernier aspect n’est-il pas le but ultime de toute entreprise ?