Prendre la parole en public : Entretien avec Jean-Marie Courtois, Expert en communication orale

«Le trac est naturel, il faut juste apprendre à  le maîtriser»

Qu’est-ce qui rend compliquée la prise de parole ?

La première difficulté, qui peut se présenter, est l’absence de vérité. Etre vrai, c’est être simple, soi-même, facile d’accès. C’est difficile à atteindre, parce que cela nécessite de faire abstraction de tout ce que l’on a appris depuis notre enfance concernant notre rapport avec l’autre. Nous nous sommes construits une façade, une image de notre personnalité, qui nous représente en permanence, mais qui n’est pas vraiment représentative de nous-mêmes. Nous avons appris depuis qu’on était petit, avec nos parents, à être poli, c’est-à-dire à ne pas tout dire de ce que nous ressentons subjectivement sur l’autre. Nous avons acquis un réflexe de bienséance, qui nous empêchera d’être sincères. Et c’est bien ! C’est nécessaire ! Mais au fil de l’apprentissage de la vie, nous allons nous fermer aux autres. Cela deviendra un réflexe d’auto-défense et quand nous devrons nous adresser à un auditoire, qui est là pour nous écouter, recevoir notre savoir, nous n’aurons plus le réflexe naturel de «donner».
Et nous arrivons au deuxième obstacle : le partage. Au cours des premiers stages de communication orale, que j’ai animés il y a plus de dix ans, je me suis heurté à ce phénomène : «Je ne veux pas partager mon savoir, parce que je vais me faire “bouffer” par les autres. Je vais me déposséder de ma valeur propre». Cela arrive même avec des professeurs qui, pourtant, sont là pour ça! Pour bien communiquer en public, il faut d’abord vouloir donner. Le contraire de la langue de bois !
Cela nous amène à la notion de vérité. C’est même peut-être le premier obstacle à la communication orale. Et ça nous propulse vers la fiabilité, la confiance. La peur de parler en public vient presque toujours d’un manque de confiance, qui nous fait peur. L’auditoire me fait-il confiance et va-t-il me croire? Commencez par vous poser cette question avant toute chose.

Cela peut-il aller jusqu’à devenir handicapant ?

On approche d’un phénomène qui peut devenir tellement fort qu’il va vous rendre malade et impossible à vivre pour les autres. L’obligation de tricher et de mentir est tellement forte qu’elle devient une obstruction vitale. Mais sans aller jusque-là, cette pathologie peut être latente et rendre la vie difficile, beaucoup de personnes ont peur de parler en public, simplement par peur d’être jugées. C’est une remise en question de leur valeur personnelle à chaque fois. Sans être maladif, ça peut être très handicapant.
 
Comment aidez-vous les participants à mieux gagner en confiance ?

Je commence par la parole, le langage. Pour bien parler en public, en réunion ou en conférence, il faut d’abord être bien entendu, bien compris. Ne pas parler trop vite, bien articuler, être compris par tous, ne pas s’adresser seulement aux plus intelligents, qui vont pouvoir vous suivre, alors que le reste de l’auditoire aura du mal à vous comprendre. Ne pas vouloir être trop savant ! Etre entendu par tous ! C’est une preuve de respect pour l’auditoire, qui sera bien sûr beaucoup plus prêt à vous croire.
Ensuite, le travail du trac. Le trac est naturel. Rares sont les personnes qui n’ont pas le trac en public. On ne peut pas le faire totalement disparaître, mais on peut l’atténuer. D’abord, par la prise de confiance en soi, la connaissance de son sujet, le désir de transmettre, de partager son savoir (indispensable !) et la prise en compte de l’auditoire. Il est là pour vous écouter et, a priori, il est positif. Il peut très bien ne pas être d’accord avec vos propos, mais il pourra en parler après, pas avant ou pendant. C’est le bon principe de fonctionnement d’une réunion.
Puis vient le travail de communication interactive. C’est le plus gros du travail! Il se pratique sous forme d’interventions ou de réunions filmées, analysées et corrigées. Ce sont surtout des travaux pratiques, il y a très peu de théories. Et ce travail doit se faire devant un public, représenté par les autres stagiaires. Le coaching personnel en communication orale sera beaucoup moins efficace. Il y a quand même un rapport personnel avec l’animateur, qui est primordial. C’est une des raisons qui m’ont amené à ne plus prendre que 6 personnes au maximum par stage.
 
Cela donne t-il des résultats rapides ?

Effectivement. On s’en aperçoit déjà quand les participants sont filmés. Mais le résultat le plus sûr se réalise à plus long terme, dans la mise en pratique de ce que l’on a fait et appris pendant le stage.
 
Faut-il parfois improviser ?

Il faut toujours improviser! Quand on doit intervenir en réunion ou en public, nous devons toujours être vivant, spontané, motivé. Apprendre un texte serait une catastrophe ! Par contre, on peut très bien répéter, chez soi ou au bureau. On aura plus d’aisance par la suite, notamment si on veut ajouter un exemple, un chiffre ou une image, ou même un élément drôle et intriguant. Mais, cette dernière chose est difficile et demande une sûreté de soi et une expérience certaine !
 
En fin de compte, quels conseils recommandez-vous pour une bonne communication orale ?

C’est d’abord la générosité. Vouloir partager. C’est le seul élément incontournable. Il est même indispensable ! A la limite, une personne, qui s’exprime mal ou qui parle trop vite, va être comprise et écoutée, quand elle a un désir de partager. C’est un sentiment qui va contre tous les facteurs de réussite actuels, en particulier contre la performance. Mais la performance, à l’heure actuelle, est toujours partagée : j’en veux pour preuve un des derniers prix Nobel de médecine, attribué hier à deux médecins de nationalités différentes. Il est fini le temps des «Pasteur» qui travaillaient seuls dans leur laboratoire. Les politiciens devraient s’en inspirer. Quand vous avez à intervenir dans une réunion sur un sujet précis, je pense qu’il est nécessaire de se mettre psychologiquement en phase avec ceux avec qui vous avez préparé votre intervention. Et, en plus, ça diminue le trac !