Les enragés du travail : implication ou obsession ?

Au bureau, à  la maison, le week-end, en dormant, certains n’arrivent pas à  décrocher.
A l’origine de l’obsession,
les délais, la surcharge de travail, les enjeux d’une mission.
Les conséquences peuvent être graves aussi bien pour la personne
concernée que pour l’entreprise.

Hamid est du genre à  ne penser qu’au travail : au bureau, à  la maison, durant les week-ends. Même en dormant, il en rêve souvent. Avec ses amis, la conversation ne tourne qu’autour de ses tracas quotidiens : le rapport qu’il doit finaliser pour le comité de direction, la campagne de communication pour le lancement de la nouvelle gamme de produits, et jusqu’aux accrochages avec ses collègues de bureau. Bref, il ne décroche jamais. Il fait partie de ces «workaholics» qui ne jurent que par leur travail. «Le travail occupe une place plus que normale dans la vie psychique de l’individu. Il a une emprise totale sur le ressenti et le vécu de l’individu», explique Ahmed Al Motamassik, sociologue d’entreprise. Ainsi, Aziz Daifi, haut cadre dans une multinationale et qui a apporté son témoignage, pense constamment à  son travail. Il a toujours son organiseur à  portée de main. Même le soir, il y inscrit les idées qui lui passent par la tête avant d’aller au lit.

Rappeler telle personne pour tel dossier y compris le dimanche et les jours fériés, prolonger les réunions au restaurant, ne jamais laisser de blanc sur son agenda pour une autre activité… que le travail envahisse à  ce point l’esprit et la vie d’une personne n’est pas normal, cela tourne à  l’obsession. Mais, très souvent, c’est la pression des délais, la surcharge de travail et le niveau élevé des objectifs qui empêchent de faire la coupure. Pour un certain nombre de personnes, les enjeux professionnels envahissent la vie privée. C’est le cas pour Amine Jarmoune, juriste d’entreprise, qui, parfois, ramène ses dossiers chez lui ou sacrifie ses week-ends lorsqu’il a à  traiter un dossier important. «La pression devient forte dans la dernière ligne droite d’un rapport. Lorsque je suis chez moi, j’ai plus de recul pour trouver des solutions».

Une course sans fin, doublée d’inefficacité
Urgence, délais serrés, derniers petits détails à  régler, enjeux d’une mission ou d’un projet, la plupart du temps, ce sont des dossiers en cours qui préoccupent le cadre. Mais il arrive que les conflits personnels prennent une importance démesurée et soient également l’objet d’une préoccupation obsessionnelle. A midi, le soir, à  table ou avec les amis, les discussions ne tournent qu’autour des relations difficiles avec les collègues ou avec la hiérarchie. Parfois, la crainte de perdre son emploi est sous-jacente à  ce genre de ruminations. Dans ce cas, le fait de pouvoir en parler constitue un exutoire. Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose.

A ce propos, les entreprises ne sont pas exemptes de reproches. D’ailleurs, le sociologue Ahmed Al Motamassik dénonce l’hypocrisie des employeurs qui critiquent constamment le manque d’implication et de productivité des salariés, omettant d’évoquer tous les «accros» du travail. Pour ces derniers, l’équilibre entre vie privée et professionnelle est rompu, le sujet oublie l’heure et s’oublie lui-même, probablement pour ne pas penser à  d’autres choses. Cet engrenage peut conduire tout droit à  une véritable pathologie. «L’obsession au travail se déclare dès lors que l’individu est trop impliqué», explique M. Al Motamassik. Il y a celui qui veut réussir et qui est constamment insatisfait. Il va donc chercher à  faire toujours mieux. C’est le perfectionniste qui place souvent la barre trop haut et consacre beaucoup de temps et d’énergie à  essayer d’être à  la hauteur de ses ambitions. A la longue, il s’épuise.

Il y a aussi ceux qui sont «dépassés par les évènements». Ils ne pensent qu’au travail, voudraient bien ralentir le rythme, mais ne savent plus comment faire.
Si pour certains, cette emprise peut être passagère, le temps de finaliser un dossier important, régler une urgence…, certains n’y arrivent pas. Il faut savoir qu’à  moyen terme, ce genre d’obsession risque de porter préjudice à  l’entreprise mais aussi à  la personne. Il faut donc s’en sortir. Comment ? Bien évidemment, tous les gourous du management préconisent à  cette fin de dissocier le temps de travail et le temps privé et de bien gérer son temps. Il y a aussi d’autres parades. Par exemple, souligne Amine Jarmoune, pour décrocher, je m’interdis de parler boulot avec mes copains même s’ils me le demandent. Dans ce cas, je réponds tout simplement que j’ai eu une semaine assez chargée. Sans plus !»

Trois questions
«Les obsédés du travail sont des gens qui n’ont pas d’autres centres d’intérêt

Yasmina chbani DG de Dale Carnegie Maroc

La Vie éco : Qu’est-ce qui rend les gens obsédés par leur travail, au point qu’ils en parlent en dehors du bureau, y pensent tout le temps… ?
Yasmina Chbani : Parce que le travail fait partie intégrante de notre vie et que, de plus en plus, il détermine notre statut au sein de la société ! En outre, le niveau d’exigence et de compétence étant de plus en plus élevé, nous passons davantage de temps à  travailler et de moins en moins à  faire autre chose.
Les médias entretiennent également cette «névrose». Journaux, internet, information font que nous ne déconnectons jamais…
Nous entrons quasiment dans une spirale sans nous en rendre compte. Beaucoup de travail, très peu de temps libre, donc pas d’autres sujets de conversation que le BOULOT !
Finalement, c’est presque une solution de facilité ! Il est en effet beaucoup plus «facile» de se laisser emporter par la vague et de ne faire que travailler plutôt que d’adopter une discipline qui nous fera partir plus tôt certains jours de la semaine pour une séance de sport ou tout simplement rentrer chez soi ! Les personnes qui sont dans le premier cas ont en général à  cÅ“ur de réussir «dans la vie» (ce qui est différent de «réussir sa vie»).

C’est-à -dire ?
Ainsi, vous avez les personnes qui ont décidé une fois pour toute de ne pas trop s’investir dans le travail et au contraire de privilégier l’entourage, la pratique des sports et les hobbies.
Pour les autres, le vide culturel vient justement du fait qu’elles ne font rien d’autre en dehors du travail ! L’image qu’elles veulent donner d’elles est un point fondamental, surtout si on la relie à  la «culture interne de l’entreprise». En effet, si tout le monde au bureau travaille énormément et rentre à  la maison à  21h, la personne qui, elle, n’a plus rien à  faire après 18h se sentira mal à  l’aise… Ainsi, certains ne parlent que de travail puisqu’ils passent leur temps à  ça!
Si vous y ajoutez le fait que leur manager est un «bosseur» – le référent étant très fort pour eux -, ils chercheront consciemment ou inconsciemment à  dupliquer ce modèle.
Enfin, le travail est parfois le seul point commun qui relie des personnes très différentes. Observez des convives attablés autour d’un bon plat un samedi soir : la plupart du temps ils sont tous actifs et ne parlent que de leur job !
Que se passe-t-il ? Les civilités d’usage, puis, assez rapidement la question suivante : «et sinon, tu fais quoi comme travail ?». Et c’est ainsi qu’ils enchaà®nent sur leur travail. Il est bien rare de les entendre dire «et sinon tu fais quoi comme sport, hobbies…»
Sans oublier que l’on gère son temps de façon médiocre et qu’au lieu de laisser son agenda stressé à  sa place, on s’en encombre.
Et puis, une des raisons-clés peut se résumer en un mot : la PASSION du travail. Beaucoup de personnes ont réellement à  cÅ“ur de remplir leurs missions et ne veulent pas déconnecter, c’est un véritable plaisir pour elles de partager cette passion et c’est aussi un plaisir pour ceux qui les écoutent !

Comment arrive-t-on à  se déconnecter?
Je pense que la maturité professionnelle entre en ligne de compte ! La clé : apprendre à  dissocier le temp de travail et le temps privé.
Il faut casser cette spirale et une bonne gestion du temps permet d’y arriver.
Lorsque l’on a réglé certains comptes avec soi-même, que l’on prend conscience de la nécessité de relativiser chaque aspect de sa vie, on est déjà  sur la bonne voie !
Ecouter son entourage qui envoie des signaux indiquant que le vase est près de déborder peut également être très utile. Il s’agit de se dire dans un premier temps que l’on a le droit de faire autre chose que de travailler et même le devoir !
Une fois que l’on a pris conscience de tout cela, on peut commencer à  lire sa vie d’une autre façon et pas seulement à  travers un agenda partagé et un tableau Excell ! On va alors avoir envie de faire, on va faire et donc PARLER d’autre chose, puisque l’on se crée ainsi d’autres sujets de conversation
Propos recueillis par B.H