Le cadre marocain, un leader d’opinion plutôt discret

Très ouvert sur le monde, il veut prendre le meilleur sans se renier. La famille reste fondamentale. Des exigences professionnelles et matérielles toujours élevées.

Quand on parle de cadre, on évoque souvent le statut de dirigeant ou pas, l’étendue des responsabilités, la rémunération, etc. Mais le cadre, ce n’est pas que cela. C’est avant tout une personne qui a des opinions politiques, qui consomme et surtout qui est regardée comme un leader compte tenu de son niveau d’instruction. Au Maroc, rares sont les enquêtes qui traitent de ces aspects (La Vie éco en a fait quelques-unes) permettant en quelque sorte de cerner l’état d’esprit de cet individu et son comportement au sein du groupe social. Qui est ce cadre marocain ? Quelle personnalité reflète-t-il ? Comment évolue-t-il ? Pour y répondre, nous nous contenterons d’interroger quelques experts et observateurs avisés de la chose sociale.

D’abord un constat. Dans «The Medium is the message» (le message est le médium), ouvrage publié en 1968, le sociologue et philosophe canadien Marshall McLuhan (1911-1980) lançait l’expression prémonitoire de «Village planétaire» pour expliquer comment les médias audiovisuels et des technologies électroniques de communication -internet sous sa forme actuelle n’était pas encore né- façonnent le monde. Il disait en résumé que ces outils réduisent les distances entre les hommes, accélèrent les communications et multiplient les opportunités d’échanges et de brassage culturel. De la sorte, on aboutirait à une culture unifiée qui donne la sensation d’être dans un même espace.

Une ouverture manifeste sur le monde

Cet ouvrage, une référence pour la compréhension du monde des médias, a fait l’objet de plusieurs écrits dont les auteurs (sociologues, philosophes, économistes…) ont tenté d’en expliquer les tréfonds. On leur laisse le soin de continuer ce débat. En s’en tenant au sens littéral de la notion de «village planétaire», on voit que les hommes sont bien entrés dans cet espace uniformisé grâce aux technologies de l’information et de la communication, mais aussi eu égard aux possibilités de déplacements offertes par le développement vertigineux des moyens de transport. Des milliards d’individus des différents coins de la terre consomment les mêmes marques, regardent les mêmes chaînes de télévision, s’émerveillent devant les mêmes innovations qui sont diffusées à temps réel. Bref, ils absorbent aussi facilement les idéaux et principes venus d’ailleurs qu’ils en transmettent.

Dans ce monde globalisé et dans bien des domaines, le cadre marocain n’est pas très différent, dans son mode de vie, de l’anglais, du français, de l’américain ou d’un autre, quelle que soit l’origine. Du moins, c’est cette tendance qui prend le dessus. «Depuis quelques années, nous vivons de grands changements, ce qui laisse des traces sur notre mode de vie, notre façon de travailler, notre façon d’appréhender notre environnement social», constate Aziz Taib, consultant RH, ex-DRH. Juste quelques exemples : le cadre marocain est en effet très connecté à internet, s’équipe des derniers bijoux technologiques, préfère les grandes marques de produits de consommation, s’habille à l’étranger et chez les grandes enseignes internationales implantées dans le pays, s’entiche d’autres goûts culinaires, meuble sa maison dans un style contemporain et voyage à l’étranger à chaque fois qu’il en a l’occasion… Bref, une vie normale d’une personne qui en a les moyens.

Cette prédisposition à aller à la rencontre de l’autre a des implications très marquées. Elle se manifeste formellement dans le choix du système de scolarisation des enfants. Ce n’est pas seulement parce que l’école publique est sous-estimée, mais c’est du fait qu’il veut offrir les meilleures chances de réussite à ses enfants qu’il préfère les inscrire dans les systèmes scolaires étrangers et les aident à poursuivre leurs études supérieurs dans un autre pays, européen et américain en particulier.

Loin de là l’idée que sa propre culture est reléguée au second plan. Bien au contraire. Autant le cadre marocain digère l’apport extérieur autant il s’accroche à ses spécificités. En tout cas, on observe un retour du conservatisme dans les domaines religieux et de l’éducation des enfants par exemple. Le sociologue Ahmed Al Motamassik parle «d’un appauvrissement intellectuel qui conduit à ce repli cristallisé par une traditionalisation à outrance des valeurs sociales et religieuses». Mais souligne que les choix de vie relève du pragmatisme, étant entendu que ce repli sur soi -si c’est bien le cas- ne contrarie en aucun cas l’envie de chercher le meilleur pour soi et sa famille. Celle-ci reste fondamentale, mais sans négliger la carrière.

La politique par opportunisme

Justement sur le plan professionnel, «beaucoup pensent que leur statut de cadre est associé à la notion de mérite», souligne Aziz Taib qui précise que «l’investissement dans des études poussées, l’expérience et les responsabilités assumées justifient cette relation». Et les cadres ne se font pas prier pour faire valoir leurs droits, même s’ils n’étalent pas leurs préoccupations sur la place publique. M. Taib explique en substance que leurs attentes ont beaucoup évolué en termes d’évolution de carrière, surtout pour ce qui concerne la nouvelle génération qui est beaucoup plus exigeante. «Ils veulent assumer rapidement des responsabilités, être reconnus et respectés, sans parler de la composante salariale qui reste au cœur de leurs préoccupations», détaille le consultant RH. Ce même constat est dressé par le sociologue Ahmed Al Motamassik qui évoque précisément la génération dite Y et fait une distinction entre trois types de catégories de cadres (voir interview). Le point commun, pour ce qui est de la vie de la cité, est qu’ils s’intéressent tous à la politique mais ne militent pas ou très peu. Selon lui, les plus engagés militent par opportunisme. En quelque sorte pour franchir quelques paliers sur le plan social. C’est, entre autres, pour cela que M. Al Motamassik leur reproche de ne pas jouer leur rôle de locomotive des changements sociaux.