Lahcen Daoudi : «Les frais d’inscription à  l’université, on y arrivera tôt ou tard !»

Dans cet entretien, Lahcen Daoudi, ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de la formation des cadres, revient, entre autres, sur la réforme de la loi 01-00, sur le nouveau statut des enseignants universitaires et sur le regroupement d’universités pour créer des pôles régionaux.

Quelles sont les grandes lignes de la réforme de la loi 01-00 sur l’enseignement supérieur ?

Cette réforme touchera plusieurs articles, mais il y a trois grands changements qui concernent trois domaines: le statut juridique de quelques établissements universitaires, le statut des enseignants et la restructuration du paysage universitaire. En effet, il y a un flou qui entoure le statut juridique de nombre d’établissements d’enseignement supérieur, créés ou en voie de création, et que cette réforme veut dissiper. C’est le cas par exemple de l’Université euro-méditerranéenne, voulue par le Roi Mohammed VI depuis 2010, qui est un partenariat entre le Maroc et d’autres Etats euro-méditerranéens. Aucun article de la loi 01-00 ne prévoit ce type d’établissements. Ils sont donc automatiquement rangés dans la catégorie du privé même s’ils ne sont pas des établissement privés. On a été obligé de créer un nouveau statut, celui d’établissement avec partenariat public-public. C’est la même chose pour l’école centrale de Casablanca, qui est un partenariat entre l’Etat marocain et l’Etat français. C’est le cas aussi de l’Ecole polytechnique Mohammed VI de Bengrir qui est un partenariat entre l’Etat et l’OCP.
Le deuxième changement concerne le management des universités publiques. Comme vous savez, nous avons le conseil d’université et le conseil de gestion comme le stipule la loi 01-00. Le premier est composé d’un nombre très élevé de membres, entre 70 et 80. Y siègent outre les professionnels de l’enseignement supérieur, les représentants d’entreprises privées. Il n’était donc pas toujours aisé de réunir le quorum et de prendre les décisions qui relevaient de ses compétences. Comme ce conseil est investi de tous les pouvoirs et attributions nécessaires à l’administration de l’université, il y a eu quelques blocages. Pour remédier à cette faille, on a opté pour la création d’un conseil que nous avons appelé «Conseil académique» où le nombre des membres est réduit, tout en gardant la représentativité en son sein des acteurs extérieurs à l’université.
Le troisième changement concerne la recherche scientifique dont la loi 01-00 ne dit absolument rien.

Donc 10 ans après l’entrée en vigueur de cette loi, il fallait s’adapter à la nouvelle conjoncture…

Absolument. Je vous donne l’exemple de la nomination d’un doyen de faculté. La loi nous dit qu’il faut choisir entre trois candidats proposés par la commission scientifique, mais l’expérience a montré qu’il n’était pas toujours possible d’avoir trois candidats. On a donc éliminé cette contrainte. En l’absence de candidats, c’est le ministre de tutelle qui nomme le doyen. L’autre nouveauté de la réforme est qu’il y aura fusion des universités à Casablanca et Rabat. Dans chacune de ces deux villes il n’y aura plus qu’une seule université, à l’intérieur de laquelle on va créer des pôles technologiques, en récupérant les écoles d’ingénieurs qui dépendent des autres ministères, comme l’Ecole Hassania à Casablanca ou encore l’ENIM à Rabat. A l’avenir, les facultés au sein d’une même discipline (faculté de médecine, faculté de pharmacie, faculté dentaire, faculté des infirmiers…) seront ramassés en une seule qui s’appellera «Faculté de médecine et des sciences de la santé». Il y aura aussi un regroupement d’universités pour créer des pôles régionaux. Le pôle de la région de Fès, par exemple, comprendra l’Université Dhra El Mahraz et l’Université sidi Mohamed Benabdellah mais aussi l’Université euro-méditerranéen, l’Université Moulay Ismaïl de Meknes et l’Université Al Akhawayn d’Ifrane. Même chose pour le pôle Rabat et Casablanca. En gros, c’est une restructuration du paysage universitaire que nous sommes en train de faire pour qu’on soit compétitif à l’échelle internationale et pour qu’on ait les moyens de faire de la recherche scientifique.

Justement, quid du budget consacré à cette recherche scientifique ?

Il nous faut d’abord rationaliser nos dépenses pour dégager un budget conséquent pour la recherche scientifique. Aujourd’hui, l’argent des facultés est dépensé dans des vacations. On fait venir de l’extérieur des vacataires pour assurer des cours de TD, puisqu’on n’a plus d’assistanat. Et on fait appel aussi à des vacataires pour assurer des cours dans un certain nombre de disciplines où l’on a un déficit. Tout le travail, même celui des corrections, est supporté maintenant par le professeur. Désormais, il aura des assistants à ses côtés pour le débarrasser d’un certain nombre de tâches pour qu’il puisse se consacrer davantage à la recherche scientifique.
Le statut des enseignants connaîtra aussi un changement. Depuis 1997, il y a un blocage au niveau du statut de professeur habilité. Maintenant, on va supprimer le concours pour les avancements et le remplacer par le dossier scientifique. On introduira aussi un grade exceptionnel pour les avancements, basé sur le rendement de l’enseignant en matière de recherche scientifique. L’avancement ne se fera donc plus uniquement sur la base du concours. C’est une révolution dans l’université marocaine, tout le monde a accepté que l’avancement de l’enseignant se fasse désormais exclusivement en fonction d’un dossier scientifique.

Et sur les examens semestriels et tous les contrôles qu’ils entraînent, y aura t-il des changements ?

Les examens semestriels ne posent pas problème. Ce qui est problématique en revanche, c’est le non respect du calendrier des examens à cause des grèves, d’où un cafouillage au sein des universités. Maintenant, c’est fini cette anarchie. Une fois affichés, ces calendriers doivent être scrupuleusement respectés, sauf en cas de force majeure. Mais le système semestriel et des contrôles restera le même.

Vous avez souvent évoqué un réseautage avec les universités internationales, où en êtes-vous ?

Je vous annonce une bonne nouvelle. On passe de 15 MDH consacrés à la recherche scientifique à plus de 600 millions. Nos universités et nos autres centres de formation ont lancé, il y a un an, 396 appels à projet, entre recherche fondamentale, recherche et développement et recherche, développement et innovation. 505 partenariats avec des entités nationales et étrangères ont été tissées. Résultat : davantage d’argent pour la recherche scientifique, dans des domaines aussi variés que l’agriculture, l’éducation, l’industrie, l’habitat, la défense nationale, la cancérologie, les médicaments et j’en passe. Il faut que nos enseignants aient accès aux laboratoires des grandes universités dans le monde. Le réseautage avec ces dernières est une vraie réussite. Chaque faculté de médecine va être un pôle d’excellence dans un domaine, et quand on n’a pas de spécialité il faut la créer. Rachid Yazami, le Marocain qui a eu le prix Draper de la National Academy of Engineering (NAE) 2014 pour avoir participé au développement des premières batteries lithium rechargeables est venu me voir. L’année prochaine on aura un master sur le stockage d’énergie à la faculté des sciences à Rabat.

Qu’en est-il des frais d’inscription que vous aviez annoncé il y a deux ans ?

On y arrivera tôt ou tard. Ce qui est drôle, ce sont ceux qui payent des études à leurs enfants dans les écoles privées, qui envoient leurs enfants étudier à l’étranger, qui contestent les premiers cette idée de frais d’inscription. Même des partis politiques qui étaient au gouvernement avant nous étaient d’accord pour introduire ces frais d’inscription. Je voulais prendre cette décision car la charte d’éducation et de formation, elle-même, parle de ces frais. Je n’ai rien inventé. On y a renoncé sur ordre du chef du gouvernement. Mais on y arrivera un jour, il faut que ceux qui ont les moyens payent ces frais d’inscription, cela va de la qualité de notre enseignement. En plus, ce n’est pas grand-chose, c’est quoi 2000 DH par an ?
z Après ce qui s’est passé à l’ENCG de Tanger, il paraît que vous avez envoyé une circulaire pour mettre un peu d’ordre…
Il le fallait. Cumuler deux emplois quand on est fonctionnaire de l’Etat n’est pas normal. L’enseignant du public n’a pas droit à plus de 20 heures par mois dans le privé. Le problème est que beaucoup d’écoles privées sont en manque de cadres, et elles comptent, pour combler ce déficit, sur les cadres du public. On a fermé les yeux quelque temps pour ne pas tuer ces écoles, mais il y a des limites. De par la loi, une école privée ne peut se permettre le recours à un professeur du public qu’après autorisation du président de l’université où il travaille, et il est temps d’appliquer avec fermeté cette loi. On fera des contrôles et des inspections. On est toujours prêt à aider une école privée, bien entendu, mais dans les limites. Si elle n’a pas suffisamment de cadres pour compter sur elle-même, elle n’a qu’à fermer ses portes.

Des milliers d’étudiants quittent l’université avant d’avoir fini leurs études. Que comptez-vous faire face à cette déperdition ?   

Le coût de cette déperdition est en effet énorme. On construit des bâtiments, on paye des professeurs et on donne des bourses, pour quel résultat ? 60% des étudiants abandonnent leurs études en cours de route, c’est grave. C’est le cas notamment de ceux qui viennent des couches défavorisées et qui n’ont pas pu maîtriser les langues, ni le français ni l’arabe. ce sont ceux-là qui abandonnent. Il y a un gros problème de qualité au niveau de l’enseignement secondaire. Pire encore, 78% des bacheliers vont aux universités parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre, c’est anachronique. En Suisse, un seul bachelier sur trois s’inscrit à l’université. On est en train de chercher une solution, notamment les bacs spécialisés qu’on veut créer à partir de l’année prochaine. Cela permettra aux élèves d’engager tôt leur avenir au lieu d’aller faire une licence à l’université les mains dans la poche. Il faut aussi introduire dans les lycées une formation professionnelle élargie pour que l’élève apprenne, tôt, un métier. Pourquoi n’a t-on pas créé dans chaque lycée des ateliers de bricolage? Il faut donc agir en amont au lieu d’aller à l’université pour abandonner au bout d’une ou deux années.

Pensez-vous que le bac international est une solution…?

Personnellement, je dis que les étudiants qui échouent à l’université sont ceux qui ne maîtrisent ni le français ni l’arabe. C’est bien qu’un étudiant sache dès le départ avec quelle langue il veut faire ses études supérieures. Le bac international français est une solution, mais il ne faut pas qu’elle soit au détriment de la langue arabe. De toutes façons, le problème ne sera pas définitivement résolu car même la langue française est en train de perdre sa place.
C’est l’anglais qui est maintenant la langue des sciences. Les Français eux-mêmes n’ont plus le choix, l’anglais leur est devenu indispensable. Qu’on fasse nos études en arabe, en français ou en russe, l’anglais s’impose pour tout le monde.