Intelligence économique : Entretien avec Mourad Oubrich, Président du CIEMS

«Le traitement d’informations stratégiques requiert des ressources humaines de qualité»

Quels sont les métiers de l’intelligence économique ? Combien touchent les spécialistes du domaine ? Mourad Oubrich, président du centre en intelligence économique et management stratégique (CIEMS), nous en dit un peu plus tout en mettant en exergue l’importance de la discipline dans un contexte où les flux d’informations sont considérables.

L’intelligence économique est-elle stratégique pour les entreprises ?

Je reviens avant tout sur le principe de l’IE qui est de gérer l’ensemble des activités coordonnées de collecte, traitement et diffusion de l’information utile, en vue de son exploitation. Il s’agit d’un ensemble d’outils et de méthodes permettant de détecter les menaces et opportunités d’une entreprise et de l’aider à prendre les décisions stratégiques. Pour cela, il existe deux approches: la première appelée «Outside in», basée surtout sur la surveillance de l’environnement externe de l’entreprise, et l’approche «Inside out» qui va plutôt vers le développement des compétences et des ressources stratégiques de l’entreprise.
Oui, elle est stratégique pour les entreprises du moment qu’elle fournit de l’information pertinente et orientée qui, in fine, est indispensable pour prendre la bonne décision permettant d’engager la pérennité de l’entreprise. Il faut rappeler que l’IE englobe plusieurs activités à savoir la veille, la stratégie, la gestion des risques, la gestion des connaissances, l’influence…

L’intelligence économique est également perçue comme de l’espionnage économique ou industriel, est-ce le cas ?

Non, justement. Elle se distingue de l’espionnage car elle se développe ouvertement et utilise uniquement des sources ouvertes et des moyens légaux. La plupart des professionnels du secteur la conçoivent dans un esprit d’éthique et de déontologie.

Qui est réellement concerné par cette démarche ?

Tous types d’entreprises, PME, grandes entreprises et tous secteurs confondus.Tout est question de moyens. Dans certains pays, on procède à la mutualisation de l’IE qui permet aux PME et TPE de pouvoir partager les technologies de la collecte et le traitement de l’information. Mais le plus important est d’avoir les ressources techniques et humaines pour pouvoir traiter le caractère stratégique de l’information.

En tant que centre spécialisé dans cette activité, quels sont les projets sur lesquels vous travaillez ?

Actuellement, nous travaillons sur un projet de veille et d’intelligence économique pour plusieurs secteurs. Dans un premier temps, nous avons choisi le secteur des technologies de l’information et la logistique. Nous avons également été approchés par une banque de la place qui voulait mettre en place un système d’IE pour gérer les informations sur ses clients, fournisseurs, commerciaux… Nous avons également travaillé sur un projet de prévention routière pour une entreprise de transport.  Nous travaillons aussi sur un projet d’IE dans le domaine de la santé où les professionnels de la santé (médecins, pharmaciens…) peuvent accéder à des informations claires, triées et ciblées sur diverses problématiques de la santé. C’est un projet important qui prend du temps.
 
Vous avez évoqué le fait que les ressources humaines sont importantes dans la gestion de l’information, quels sont au fait les métiers de l’intelligence économique ?

Il est vrai qu’on retrouve plusieurs fonctions, à commencer par le documentaliste.
Le responsable intelligence économique effectue également une activité de veille des concurrents et des évolutions techniques pour permettre à l’entreprise d’améliorer sa compétitivité.
On trouve aussi l’analyste qui est chargé d’interpréter les informations brutes afin de les transformer en connaissances qui seront utiles à la prise de décisions.
Dans des structures plus importantes, on peut trouver le directeur qui est chargé de coordonner et d’organiser l’activité des veilleurs, des analystes et des réseaux afin d’aider à la décision, à l’influence, à la performance et à la protection de l’organisation.

Il existe également le lobbyiste, un autre métier moins connu au Maroc. C’est une personne chargée de défendre les intérêts d’une organisation en exerçant des pressions, une influence sur les décideurs ou les institutions. Malheureusement, le lobbying jouit d’une autre image localement.

Faut-il avoir une formation spécifique ?

L’idéal est d’avoir une double compétence à savoir compléter son domaine de prédilection par une formation complémentaire en intelligence économique.
De même qu’il faut avoir un goût prononcé pour les technologies de l’information pour faire ce métier. Un responsable intelligence économique devra posséder de la rigueur, de la méthode et des qualités de synthèse. Son sens de la confidentialité et du contact sont aussi nécessaires. Il devra également comprendre son environnement pour s’y adapter rapidement et se démarquer de ses concurrents. Il est possible d’occuper par la suite un poste de direction ou de conseil.
Aujourd’hui, il existe au Maroc des formations Bac+5 en intelligence économique pour la plupart francophones. Je pense que nous devons nous intéresser au modèle anglophone car l’intelligence économique est beaucoup développée dans les pays anglophones.

Quels sont les salaires pratiqués dans ces métiers ?

Il est difficile d’avoir une idée précise sur la question. Un profil Bac+5 qui débute dans l’activité de veille peut commencer à 8000 DH. Pour un poste plus important, un responsable d’un département IE peut toucher plus de 30 000 DH. Tout dépend de l’organisation et des enjeux, du projet à gérer…