Enseignement supérieur : vers un nouveau modèle éducatif

Said Benamar, Chercheur en sciences de l’éducation – responsable du Pôle formation executive à  l’Université Internationale de Casablanca.

L’enseignement supérieur est confronté à des défis majeurs. La globalisation, la limitation du financement public, la forte concurrence de l’enseignement privé, l’intégration de la technologie dans la formation, sont autant de facteurs qui pressent les leaders de l’éducation à entreprendre de nouvelles initiatives en vue de soumettre l’enseignement aux impératifs de la compétitivité, de la qualité et de la bonne gouvernance. Dans les pays connus pour l’impact de leur système éducatif sur la scène internationale, notamment les Etats-Unis, l’Australie et l’Angleterre, ces aléas environnementaux ont donné naissance  à un nouveau paradigme de l’enseignement : un paradigme axé sur l’apprenant et l’apprentissage. Une initiative ayant contribué à repenser l’université dans le sens d’une massification de l’éducation de qualité et d’un service accru au profit de la communauté. Quels sont donc les leviers de transition vers le nouveau paradigme éducatif ?

Une nouvelle gouvernance

Le monde de l’enseignement pourrait bel et bien devenir une source de problèmes lorsqu’il ne s’intègre pas à son environnement sociétal. Les acteurs de la société civile et du monde professionnel reprochent aux universités marocaines de continuer à dispenser un enseignement en inadéquation avec les exigences de la société de l’information contemporaine. Un des scénarios expliquant cette situation problématique réside dans le fait que les universités au Maroc, au même titre que leurs consœurs qui avaient emprunté le chemin des réformes tardivement dans le monde, se sont longuement focalisées sur les « inputs », autrement dit sur les programmes académiques, l’organisation des filières, le volume horaire des cours, et les ressources au lieu de se concentrer sur les «learning outcomes» désignant la capacité de l’apprenant à s’approprier le savoir pour apporter un changement positif dans son contexte professionnel ou sociétal. Les universités et institutions académiques marocaines ont de tout temps été amenées à rendre compte au ministère de tutelle et non aux opérateurs et aux utilisateurs finaux. Cette gouvernance limite dangereusement le champ d’autonomie des institutions académiques en décourageant l’innovation ou l’adaptation de leurs programmes, perpétue la standardisation de l’enseignement supérieur, et place celui-ci sous la tutelle d’un système administratif centré sur l’université et sur l’enseignant. Ce sont là quelques prémisses du paradigme traditionnel de l’enseignement supérieur remis en cause dans nombre de pays développés.

Repenser l’université

Les étudiants, les parents, les entreprises et la société civile ont besoin de plus d’informations pour se décider sur les programmes à valeur ajoutée auxquels il faudra souscrire. Les universités ont besoin de ressources et de moyens financiers pour innover, développer la recherche et récompenser leurs enseignants. L’enseignement supérieur dispose du potentiel pour se positionner comme une solution et non comme un problème. La transition vers le paradigme de l’apprentissage devrait inciter les décideurs et les acteurs de l’enseignement à se focaliser davantage sur les «learning outcomes» que sur les intrants. L’adoption du paradigme de l’apprentissage, «the learning paradigm», aura pour effet d’abord d’engager les universités dans une démarche collaborative avec l’ensemble des intervenants, incluant les étudiants, les parents, le monde professionnel et la société civile. Dans un second temps, cette adoption donnera lieu à des changements visant à recentrer les efforts pédagogiques sur l’étudiant, et ce, par l’adoption d’une pédagogie auto-directionnelle, interactive et flexible. Les recherches en psychologie de l’éducation ont apporté des réponses significatives aux interrogations sur les processus et styles d’apprentissage des étudiants. D’ailleurs, une corrélation positive fut clairement établie entre la réussite académique et les stratégies pédagogiques innovantes telles que l’approche par projet, la pédagogie coopérative, l’enseignement «on-line» et le service pédagogique rendu à la communauté. Les universités exportatrices de formation, dans les trois pays mentionnés plus haut, ont réussi à négocier avec les pouvoirs publics une entente leur accordant plus d’autonomie en contrepartie de plus de transparence («accountability»). Les universités, qu’elles soient publiques ou privées, sont toutes actrices de l’enseignement supérieur. La différence réside dans la perception des apprenants grâce à une qualité de l’enseignement qui sera sanctionnée en aval par les acteurs de l’enseignement supérieur. En conséquence, le ministère de l’enseignement supérieur, en collaboration avec les parties prenantes de l’enseignement, doivent créer des agences d’accréditation qui seront chargées d’évaluer les programmes en fonction, non pas des «inputs» (programmes, ressources…), mais des objectifs d’apprentissage visant à encourager l’incitation à la collaboration, à l’action citoyenne et à la réussite professionnelle. Ces agences d’accréditation auront pour mission d’identifier les dispositifs de gouvernance à même d’assurer plus de transparence dans le management des ressources, du recueil et du traitement des évaluations des enseignements, a posteriori. Ainsi, les accréditations seront octroyées aux institutions de l’enseignement supérieur public et privé en reconnaissance de leurs efforts d’innovation et d’entrepreneuriat académique visant à mettre l’étudiant sur le chemin de l’apprentissage et de l’intégration socio-économique. En plus de gérer le budget alloué à l’enseignement, l’Etat, ou bien la Région par la suite, peut jouer un rôle propulseur de l’innovation académique en allouant des primes ou subventions aux universités les plus méritantes sur le plan entrepreneurial.

Recadrer le leadership académique

Cessons de percevoir les universités et institutions académiques, publiques ou privées, comme des usines à fabriquer des diplômes. Il est grand temps de les positionner en tant qu’organisations autonomes, dirigées par des leaders académiques faisant preuve de compétences stratégiques et d’habilité à gérer  le changement. Chaque université doit s’inscrire dans une dynamique de changement. Un benchmarking des «best» pratiques éducatives dans les pays exportateurs de formation précités révèle que nos institutions académiques peuvent s’ouvrir davantage aux marchés de la formation «on-line» permettant ainsi à des milliers de personnes d’apprendre à partir de chez eux ou de leur lieu de travail. Elles peuvent aussi prescrire aux étudiants des travaux à portée associative et s’intégrer structurellement dans les initiatives citoyennes de l’INDH, Tayssir et Ramed, etc., pour s’acquitter de leur mission éducative et sociétale. Les universités, publiques et privées, peuvent rentabiliser leurs infrastructures pour recevoir des «working students»- des étudiants suivant des cycles d’études en alternance avec le monde professionnel, développant ainsi leur réactivité et encourageant le partenariat avec le monde des entreprises. Ce sont là des initiatives qui ont été mises en œuvre dans d’autre pays et qui ont permis à des universités de rentabiliser leurs investissements d’infrastructure, développer de nouvelles opportunités pour financer leurs missions et activités éducatives et engendrer des économies sur les dépenses des méthodes pédagogiques, souvent coûteuses et peu efficaces.

La transition de notre enseignement supérieur vers le nouveau paradigme de l’apprentissage requiert un contrat programme engageant l’ensemble des intervenants de l’enseignement supérieur dans le cadre d’une approche collaborative visant à mettre l’étudiant ou l’apprenant au centre de tout agenda de changement. En deuxième lieu, les institutions académiques assumeront la responsabilité d’agir en acteurs stratégiques à même de lire et d’interpréter leur environnement socio-économique et de s’y positionner par l’adoption d’une mission claire et d’un plan stratégique indiquant les ressources, les actions et les objectifs escomptés. L’objectif est non pas de «diplômer» nos étudiants, mais de les transformer en acteurs capables de créer un changement social positif dans leur environnement socio-économique.