Ayez un discours clair, simple et surtout direct

Il existe au Maroc des freins culturels à l’exposition en public.
Les attitudes et postures du communicateur prennent souvent le dessus sur le contenu même du discours.

Professeur en leadership et communication à l’EHTP et à l’ESITH (Casablanca), Mouslime Kabbaj, président d’IS Force (Institut supérieur de formation de consultance et d’expertise), est également animateur du magazine «Eclairages» sur 2M. Des casquettes qui le font se passionner pour les diverses situations de prise de parole dans la communication institutionnelle interne et externe, comme dans la communication interpersonnelle.

La Vie éco : N’y aurait-il pas au Maroc une crainte culturelle de s’exposer en public, liée à des raisons socio-historiques, politiques… ?
Mouslime Kabbaj : Il y a effectivement chez nous un certain nombre de craintes d’origine culturelle. L’une prête à sourire : c’est la crainte du mauvais œil. S’exposer au regard des autres, c’est risquer d’attirer le mauvais sort.
L’autre raison, plus sérieuse, est liée à la culture de management et de gouvernance. Deux situations sont assez courantes : celle du responsable politique ou du dirigeant d’entreprise publique ou privée, insuffisamment préparé, qui, prenant la parole, obtient le résultat inverse de celui recherché, et celui du cadre dirigeant qui se fait congédier après une sortie publique. La relation entre la prise de parole et le licenciement est alors vite établie. On imagine dès lors les doutes et questionnements que cela peut entraîner dans le microcosme des managers ! D’où toutes ces expressions aux effets démobilisateurs : «vivons heureux, vivons cachés», «faisons profil bas», «rasons les murs»…

Comment jugez-vous les prestations télévisuelles des animateurs politiques et autres intervenants du petit écran au Maroc ?
D’abord, le jugement que l’on pourrait porter ne peut être que fonction des objectifs de communication – chaque fois différents – visés par les intervenants. L’objectif d’un animateur est d’obtenir une audience importante, séduire les segments de téléspectateurs cibles. Celui d’un leader politique est de mobiliser ses militants, de convaincre les citoyens de la justesse de ses actions pour gagner des voix et mettre en avant son projet de société.
Sur la forme, les jugements portés à l’égard d’un intervenant varient énormément d’un téléspectateur à un autre, en fonction de ses critères personnels.
En tant que coach, je considère qu’il est fondamental dans le processus de prise de conscience et pour la dynamique d’apprentissage des intéressés que ce jugement se fasse plutôt sous forme d’auto-évaluation. Les leçons sont ainsi mieux acceptées et davantage porteuses de progrès. Le coach veille à ne pas installer de relation maître/apprenti, évitant ainsi, sous prétexte de critique constructive, de provoquer rejet et inhibition.

Quels sont les éléments incontournables pour une bonne prise de parole en public?
Les éléments d’une bonne prise de parole sont de différentes natures, mais aussi de plus en plus universels. Ces critères sont souvent identiques quelles que soient les cultures et disciplines où cette parole s’exerce. Les penseurs grecs, dont certains étaient de grands orateurs dans les agoras (forums publics), avaient conceptualisé la prise de parole sous forme d’ethos (les aptitudes techniques, la confiance et la crédibilité de l’intervenant), le pathos (la capacité à connecter avec l’audience) et le logos (la logique et l’argumentaire du message). Les Arabes ont aussi beaucoup contribué à la prise de parole, dans les domaines de la poésie et des contes.
Il faut compter, plus récemment, sur l’apport des sciences humaines. On sait désormais que, pour réussir une bonne prise de parole, il faut faire appel aux faits, aux émotions et aux symboles, à l’imaginaire et aux métaphores. Ce qui nous séduit de plus en plus, dans notre ère de discours imagé, c’est la clarté, la simplicité et le style direct, par opposition à la rhétorique longue, complexe et faite de sous-entendus. Rappelons enfin l’importance des attitudes et postures du communicateur, prenant même souvent le dessus sur le verbal, le contenu même du discours.

Y a-t-il des «trucs» pour éviter de rougir ? C’est souvent le symptôme le plus désagréable et le plus visible du trac.
Sur un plateau de télévision, un bon maquillage peut cacher efficacement les rougeurs du visage. Il est incontournable. Devant un public, le moyen le plus efficace que je connaisse est une bonne respiration ventrale pour décoincer le diaphragme bloquant l’oxygène et pour faciliter la circulation du sang.
Bien évidemment, une bonne préparation en amont, d’une part, et le fait, d’autre part, de s’écouter parler avec un bon débit font rapidement baisser la tension. J’avoue que je préfère ce genre d’actions, naturelles, aux pilules ou boissons soi-disant miraculeuses contre le stress !
Mon expérience du coaching m’a montré que les symptômes les plus traumatisants sont la voix que l’on perd, les mains qui tremblent, le cœur que l’on entend battre parfois «dans ses oreilles», la langue qui devient pâteuse, la transpiration et effectivement les rougeurs (les joues, les oreilles). C’est alors le cercle vicieux des symptômes et la dynamique négative.

A quel moment peut-on parler de phobie sociale, de pathologie ?
Prenons garde aux pseudo- phobies et cas pathologiques. Nous entendons souvent des gens dire qu’ils préfèrent mourir plutôt que de parler en public, qu’ils sont incapables d’intervenir devant plus d’une demi-douzaine d’individus… J’ai vu ces mêmes personnes réussir à faire un discours quand elles n’avaient pas le choix ou, mieux encore, après qu’elles aient été accompagnées et soutenues. Cette «phobie» est bien plus souvent un état d’inhibition temporaire (souvent développé dans l’adolescence). Les réelles pathologies en communication sont d’ailleurs, à mon avis, rares.
L’interactivité sociale est une fonction humaine naturelle. Certes, ce qui l’est moins, peut-être, est de parler face à une caméra de télévision. Il s’agit alors de s’habituer à des contextes particuliers. Un apprentissage spécifique est dans ce cas nécessaire.

n N’est-ce pas le théâtre (plus que toute autre méthode de communication) qui a le plus apporté en la matière ?
Pour ce qui est de la discipline de communication elle-même, aussi bien le théâtre que la poésie, la lecture de textes, la chanson, les joutes oratoires, les plaidoiries d’avocat, la politique, la psychologie et l’éducation ont apporté à la prise de parole.
Mais pour ce qui est du développement de la communication chez un intervenant, il est vrai que le théâtre réunit nombre de facteurs d’apprentissage : la respiration, le jeu de scène, l’attitude, la voix, la concentration, la mémoire, la connexion avec le public. Il est par ailleurs souhaitable de commencer jeune.

Existe-t-il des nouveautés (nouvelles méthodes/techniques) en matière de prise de parole en public ?
Depuis l’avènement de la psychologie et de la psychanalyse, la communication n’a cessé de se développer. Avec les travaux de Freud et de Jung, des typologies donnant lieu, plus tard, aux tests d’auto-évaluation MBTI, Succes Insight… Des sauts qualitatifs remarquables ont aussi été réalisés dans les domaines de l’analyse transactionnelle et de la PNL (programmation neurolinguistique). Plus récemment, les concepts d’intelligences multiples, émotionnelle et de résilience, ont encore renforcé nos connaissances dans le domaine. Autant de valeur ajoutée à l’accompagnement scientifique et à la réalisation de diagnostics personnalisés des intervenants sur la prise de parole.
Le vidéo training, enfin, est depuis peu, une technique très utilisée dans le processus d’auto-évaluation. L’intéressé, qui se voit en situation, recherche les points à améliorer. L’accompagnement par un spécialiste posant les bonnes questions, libérant les bonnes énergies, est bien sûr une condition indispensable. Mais attention aux apprentis-sorciers !

mouslime kabbaj Président d’IS Force
Il est fondamental de procéder à une auto-évaluation lors du processus d’apprentissage.