Ahmed Benkirane, grand témoin de l’histoire du Maroc moderne

Nationalisme, militantisme de gauche, syndicat, affaires privées, administration, patronat, médiation…Atypique ne suffit pas pour qualifier le parcours de l’homme.

L’Association nationale de gestionnaires et formateurs des ressources humaines (AGEF) a choisi de commencer l’année 2013 en redonnant du punch à ses activités. Et de la plus belle manière qui soit. Dans une inititaitive innovatrice, l’association a instauré pour cette année un cycle de conférences, plus précisément de petits-déjeuners, durant lesquels sont invités des figures connues du monde des affaires, de l’entreprise, de l’université pour parler et débattre de problématiques liées à la gestion des RH. Pour inaugurer son cycle de rencontres qui se dérouleront une fois tous les deux mois, l’AGEF a fait le choix d’inviter une personne qu’on ne présente plus :
Ahmed Benkirane.

Un gamin à l’école de la résistance

Connu dans le monde des affaires, on se serait attendu logiquement à ce que M. Benkirane apporte ses témoignages et sa vision de la GRH en tant que patron de plusieurs entreprises, en tant que vice-président pendant de longues années de la CGEM. Mais ce jour-là, les participants à la rencontre de l’AGEF, dont beaucoup croyaient connaître le personnage, en ont découvert un tout autre. Le mot atypique n’est pas suffisamment fort pour décrire le parcours de cet homme. Et de manière inattendue, ce sont plus ses expériences, en dehors des affaires et de ses entreprises qui ont apporté le plus d’enseignements. Et c’est dans ces expériences en politique, en lutte pour l’indépendance du pays, en militantisme (de gauche), en gestion des affaires de l’Etat, notamment de ministères et de plusieurs administrations que M. Benkirane a forgé son caractère de manager et surtout de meneur d’hommes.

L’aventure humaine d’Ahmed Benkirane a commencé très tôt puisque, à peine âgé de dix ans, son père décide de l’“expatrier” de sa ville natale, Marrakech, vers Rabat pour intégrer la mythique école Balafrej …où sont passés les ténors de la Résistance. Mais déjà gamin, se rappelle notre homme, il intériorise les premières valeurs qui feront de lui, plus tard, un personnage-clé dans le monde des affaires en matière de gestion de conflits : la tolérance, l’ouverture, le dialogue. Car contrairement à ce que l’on peut croire, ses parents, dit-il, sont très ouverts d’esprit et très modernes par rapport à la société marocaine des années 30 et 40. Après le premier choc de ses dix ans, Ahmed Benkirane en recevra un deuxième à l’âge de 19 ans quand il débarque à Paris pour y faire des études de commerce à Sup de Co. Il découvre une France d’après-guerre en ébullition. C’est là qu’il va choper le virus du nationalisme, du militantisme et surtout celui des idées de gauche. A Paris, il va côtoyer de grandes figures du nationalisme marocain comme Abderrahim Bouabid, Mehdi Benbarka, Mahjoub Benseddik et bien d’autres. Ce n’est donc pas par hasard qu’au lendemain de l’indépendance du Maroc, Ahmed Benkirane se retrouve directement propulsé au-devant de la gestion de la chose publique. En 1956, il est dans le premier gouvernement du Maroc indépendant, mené par M’barek Bekkaï, puis en 1957 il se retrouve dans le cabinet d’Abderrahim Bouabid où il prendra en charge un méga département regroupant l’industrie, le commerce, la Marine marchande…

Il a recruté de grands commis de l’Etat à Médiouna et Derb Omar

Et c’est là qu’il fera peut-être son premier acte en matière de GRH et pas n’importe lequel. Il est chargé par le gouvernement d’opérer une vaste opération de recrutement de compétences marocaines pour assurer la relève des hauts fonctionnaires français à la tête des grands départements, des offices comme l’OCP et des grandes entreprises publiques de l’époque. Rien que ça. Mission presque impossible, se rappelle M. Benkirane car «après le départ des Français, il y avait au Maroc un millier de bacheliers en tout et pour tout», ironise-t-il. «Trouver un Marocain suffisamment compétent pour diriger un office comme l’OCP relevait du miracle», raconte-t-il à titre d’anecdote. Pourtant, il l’a fait en se fiant, dit-il, à son instinct mais aussi à ses réseaux dans les grands quartiers d’affaires à Casablanca comme Médiouna et Derb Omar. Car c’est là qu’il a déniché ses recrues. «Un homme qui a réussi dans la gestion de ses affaires est donc un homme compétent, capable de gérer une administration ou un office», dit-il pour résumer sa démarche. Plus tard, beaucoup plus tard, l’homme utilisera ses capacités de persuasion, son réseautage et ouverture d’esprit pour une toute autre cause : la CGEM. Il faut dire que c’est à la confédération, dont il a été vice-président de 1994 à 2006, que beaucoup ont découvert au grand jour Ahmed Benkirane, l’homme du dialogue avec les syndicats, l’homme des négociations difficiles et l’homme de la médiation. C’est aussi durant ces années dures, notamment les années 90 marquées par une crispation des relations entre le patronat et l’administration, que Ahmed Benkirane a mûri sa vision des choses en y mettant la quintessence de son aventure personnelle : pour lui, qui est pourtant un patron, l’employeur et le syndicaliste ne sont pas des adversaires mais bel et bien des partenaires. Il y croit dur comme fer tout comme il croit qu’un DRH, en plus de ses compétences techniques et des connaissances qu’il acquiert, ne peut remplir véritablement sa fonction que s’il a d’abord et avant tout une qualité : l’humanisme.