A quand la guerre au tabagisme dans les entreprises ?

Le tabac est la plus importante source de pollution de l’air au travail.
Les entreprises marocaines encore peu concernées par la lutte antitabac.
Diminution de l’absentéisme, réduction des frais d’entretien
des locaux et des risques d’incendies, elle présente pourtant de
nombreux avantages pour l’employeur.

«Défense de fumer dans ce bureau», «Défense de fumer en salle de réunion», «Cigarette interdite dans l’atelier de production», on trouve de plus en plus ce genre d’écriteaux dans les entreprises marocaines. La cigarette dérange, et pour cause ! Ce n’est pas un fait nouveau, mais les campagnes contre l’usage du tabac sont de plus en plus virulentes, et souvent, même, ce sont les employés non-fumeurs qui passent à l’action. Le tabac, autrefois culturellement assimilable à un signe de virilité, n’est plus «politiquement correct».
Aujourd’hui, de nombreux pays adoptent des législations sévères contre le tabagisme dans les lieux publics ou encore dans les entreprises. Aux Etats-Unis, les procès collectifs contre l’industrie du tabac se succèdent. En Europe, les directives antitabac n’en finissent pas… En un mot, l’étau se resserre sur les fumeurs et les fabricants de cigarettes.

Tabagisme passif au travail, une cause majeure de cancer
Il est vrai que fumer relève de la liberté individuelle. Il est aussi avéré qu’il est pratiquement impossible d’éliminer complètement le tabac de notre quotidien, sachant que plusieurs millions de personnes en vivent. Mais, il convient de reconnaître que les conséquences du tabac sont graves. Selon le Bureau international du travail, la fumée de tabac est la plus importante source de pollution de l’air intérieur en milieu de travail. Il classe ainsi le tabagisme passif sur les lieux de travail comme un facteur majeur de cancer. Partout dans le monde, plusieurs millions de personnes subissent les effets néfastes d’un environnement enfumé. C’est donc pour éviter toutes les nuisances que cela engendre pour la santé des employés et l’efficacité économique des entreprises que la guerre contre le tabac a été déclarée.
Ici, peu d’entreprises osent s’attaquer de front à la problématique. Le plus souvent, on procède par affichage d’une note, mais sans plus, et souvent pour des raisons de sécurité : les sites industriels sont obligés de respecter cette restriction en raison du risque d’incendie. Qu’en est-il des bureaux où ce risque est aussi présent (papier, appareils et fils électriques…).

A l’OCP, les fumeurs perdent 45 mm par jour à fumer
Les entreprises qui prennent en compte la protection des non-fumeurs, et aident leurs salariés à modifier les habitudes liées au tabagisme, en tirent plusieurs avantages, à commencer par la nette diminution de l’absentéisme. Selon des études scientifiques, les fumeurs prennent 1,8 fois plus de journées de maladie que les non-fumeurs. Mais, selon l’OMS, les salariés aussi bien fumeurs que non-fumeurs exposés à la fumée de tabac dans leur espace de travail ont deux fois plus de risques de prendre des congés de maladie.
Deuxième avantage, la suppression des pauses-cigarette qui n’en finissent pas. Une étude sur le tabagisme en milieu de travail, réalisée à l’OCP, fait ressortir que la population fumeurs prend en moyenne 45 minutes durant la journée pour griller une cigarette.
En Europe, par exemple, des statistiques ont montré que la pause cigarette, que ce soit à l’extérieur des bâtiments ou dans un fumoir, entraîne des absences variables d’un fumeur à l’autre. Une personne qui consomme quotidiennement 5 cigarettes sur son lieu de travail est inactive pendant 5 fois 5 à 10 minutes, soit plus ou moins 35 minutes par jour, multipliées par 220 jours, ce qui équivaut à 128 heures de «non-travail» par an, soit 18 jours effectifs.
Troisième avantage de la restriction pour l’entreprise: une réduction des frais de nettoyage et d’entretien ainsi que des risques d’incendie. La fumée détériore la peinture et les murs et nécessite donc un entretien coûteux. Les mégots et cendriers doivent être ramassés plusieurs fois par jour et représentent un risque de détérioration pour certains revêtements de sol.
Pour Hassan El Khedif, DRH de Glaxosmithkline, groupe pharmaceutique, il y va aussi de l’image de l’entreprise. «Protéger les salariés contre le tabac démontre l’intérêt de l’employeur pour la santé et le bien-être de ses employés. Cet engagement permet de soigner l’image de l’entreprise auprès de ses salariés mais aussi de ses partenaires externes».

Pause-cigarette, fumoirs, aide au sevrage… les entreprises ont le choix
Bien sûr, on peut interdire purement et simplement la cigarette dans tous les bâtiments de l’entreprise sans exception. Le PDG d’une multinationale avait décidé purement et simplement que son «étage» serait non-fumeur. Les accros au tabac n’avaient qu’à se chercher un autre lieu de tabagisme ! D’autres entreprises ont préféré mettre en quarantaine les gros fumeurs, en les réunissant dans des bureaux à part. D’autres encore ont préféré jouer la carte de la motivation en attribuant des primes annuelles pour ceux qui diminueraient éventuellement leur consommation de tabac.
Ceci dit, la majorité des entreprises optent pour des fumoirs et ce pour ne pas marginaliser la population fumeurs. Certains appellent cela la «prévention non agressive». Rappelons-le, la loi ne contraint pas l’entreprise à prévoir cette mesure. C’est une simple possibilité. Par ailleurs, ce dispositif peut provoquer des inégalités entre fumeurs et non-fumeurs : puisqu’il est accordé le droit à une pause-cigarette et un emplacement particulier prévu pour cela, il y a nécessairement une forme d’injustice… A moins que les pauses soient prévues pour l’ensemble du personnel, laissant à chacun le droit d’en faire ce qu’il veut.
Il ne faut pas non plus oublier que les fumoirs coûtent en moyens et en énergie. Ils doivent être ventilés correctement, faire l’objet d’un règlement d’accès précis… Il semble ainsi que, dans bon nombre d’entreprises, la présence d’un fumoir soit davantage vécue comme source de problèmes plutôt que comme une solution efficace! Comment agir par conséquent ? Plusieurs pistes peuvent être envisagées à commencer par:

Faire une petite enquête pour connaître la situation dans l’entreprise. On n’aborde pas de la même façon l’interdiction de fumer sur le lieu de travail dans une entité où 50 % du personnel fume ou, au contraire, quand il s’agit seulement d’une minorité. L’enquête n’a pas besoin d’être longue ; elle peut se résumer en deux ou trois questions qui permettent de connaître le nombre de fumeurs, leur localisation éventuelle dans l’entreprise et leur sentiment par rapport à l’interdiction de fumer sur le lieu de travail. Certains fumeurs eux-mêmes reconnaissent l’utilité de cette réglementation (voir le cas de l’OCP en p. III).

Communiquer et faire circuler l’information. Pour Mohammed Benouarrek, DRH dans une multinationale, «il ne suffit pas de rappeler la restriction par affichage, il faut aussi sensibiliser». Au-delà de l’interdiction, qui n’est pas négociable, une démarche concertée permettra assurément d’atteindre de meilleurs résultats, de désamorcer certains problèmes ou préjugés et même de trouver des solutions. L’employeur doit avertir son personnel de la règle à suivre : interdiction totale et présence d’un fumoir…

Aider ceux qui souhaitent arrêter de fumer. Ne plus fumer sur le lieu de travail ne signifie pas pour autant arrêter de fumer. Mais certaines personnes veulent parfois en profiter. C’est pourquoi, certaines entreprises optent pour une politique d’aide aux travailleurs. A l’OCP, l’étude a montré que 76 % des fumeurs ont déclaré être prêts à modifier leur comportement si l’entreprise établissait une réglementation antitabac en bonne et due forme. A bon entendeur.

Locaux sans tabac, les avantages sont nombreux

«Autant les entreprises étrangères s’activent pour réduire le tabagisme dans leurs locaux, autant les entreprises marocaines restent insensibles au sujet. Seuls quelques grands groupes ont mené quelques actions de sensibilisation mais sans plus. Or, la problématique est beaucoup plus importante. D’ailleurs, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pointe du doigt ce phénomène. Principale cause de mortalité dans le monde, la fumée de tabac est aussi la plus importante source de pollution de l’air intérieur en milieu de travail. L’OMS classe ainsi le tabagisme passif comme cause majeure de cancer sur les lieux de travail.
La lutte contre le tabagisme dans une entreprise ne permet pas seulement de préserver la santé de ses salariés, elle engendre aussi des bénéfices sur plusieurs plans à commencer par une baisse de l’absentéisme. En effet, les salariés fumeurs et non-fumeurs exposés à la fumée du tabac dans leur espace de travail ont deux fois plus de risques de prendre des congés de maladie.
L’interdiction de la cigarette réduit également les risques d’incendie ainsi que les frais d’entretien et de nettoyage. Même sur le plan social, cela a des conséquences, étant entendu que les tensions entre fumeurs et non-fumeurs sont moins fréquentes.
Pour sa part, le médecin du travail a aussi son rôle à jouer dans la sensibilisation, lors de ses visites, et l’exercice d’une veille sanitaire sur les entreprises.»
Farouk Dadi n Médecin du travail

Ce qu’un fumeur coûte à l’entreprise

En dehors des charges liées à l’achat de tabac, le fumeur est un important centre de coût pour son employeur. Une étude sur l’usage du tabac en milieu de travail, menée pour le compte du gouvernement canadien, a révélé des charges annuelles significatives liées à l’absentéisme, à la productivité et à l’aménagement de locaux appropriés. Les voici, par fumeur :
– Absentéisme : 175 euros (1 925 DH) ;
– Perte de productivité : 2 600 euros (28 600 DH) ;
– Aménagement de locaux : 100 euros (1100 DH) ;
Total : 2 875 euros (31 625 DH).
Evidemment, il est difficile de faire une comparaison entre ce pays et le Maroc, mais ces chiffres sont révélateurs des nuisances économiques du tabac.