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Influences

Touria El Glaoui : «Le marché doit servir la création, pas lui dicter sa forme»

Treize ans déjà à forcer les portes d’un marché longtemps sourd, à déplacer les lignes d’un récit trop étroit. Avec 1-54, Touria El Glaoui n’a pas seulement créé une foire : elle a installé l’art africain contemporain au centre du jeu mondial, sans folklore ni condescendance. À Marrakech, Londres ou New York, elle orchestre une circulation des œuvres et des regards qui dit une chose simple : le continent n’a plus besoin d’être expliqué, il se raconte lui-même.

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Elle fait partie de ces passeuses dont l’époque avait besoin. Fondatrice et directrice de la Foire 1-54, Touria El Glaoui œuvre depuis plus de treize ans à connecter les scènes africaines contemporaines au marché mondial, en construisant des espaces de dialogue, de reconnaissance et de professionnalisation durable.

Une trajectoire qui lui vaut de figurer parmi les 100 femmes les plus puissantes d’Afrique selon Forbes et parmi les personnalités les plus influentes du continent selon New African.

Petite cinquantaine assumée, sourire légendaire, regard calme mais déterminé: Touria El Glaoui est la femme derrière 1-54, comme les 54 États du continent. L’unique foire internationale exclusivement dédiée à l’art contemporain africain et à sa diaspora, déployée chaque année à Londres, New York et Marrakech, avec des incursions ponctuelles à Paris ou São Paulo.

Pensez-vous que le regard occidental influence encore la création africaine, ou constatez-vous un souffle totalement autonome ?
Le regard occidental a longtemps pesé sur les représentations et les attentes, mais aujourd’hui, on observe une autonomie de plus en plus affirmée.

Les artistes africains et diasporiques créent avant tout à partir de leurs réalités, de leurs histoires et de leurs références propres. Ils dialoguent avec le monde, mais sans se conformer à un regard extérieur.

Ce sont désormais eux qui définissent leurs cadres et leurs priorités.

Vous parlez souvent de «réécrire la narration de l’art africain». Peut-on vraiment changer la perception du marché et des collectionneurs ?
Oui, cela prend du temps, mais c’est possible.

Réécrire la narration, c’est sortir d’une vision réductrice ou folklorisante pour montrer la complexité, la diversité et la richesse des pratiques contemporaines. En travaillant avec des galeries exigeantes, des institutions et des collectionneurs engagés, on contribue à installer une lecture plus juste, plus durable et plus informée.

La 1-54 se situe à l’intersection du marché, de la critique et de l’exposition publique. Comment gérez-vous les tensions entre exigence artistique et impératifs économiques ?
Il ne s’agit pas d’opposer ces dimensions, mais de les faire dialoguer. Le marché peut être un levier de visibilité et de professionnalisation, à condition qu’il repose sur des bases solides. À 1-54, la priorité reste la qualité artistique, la cohérence des projets et le respect des parcours. L’économie doit soutenir la création, pas la dicter.

Quels critères définissent, selon vous, la «force» d’une œuvre ou d’un artiste africain aujourd’hui ?
La force réside dans la sincérité, la cohérence du parcours, la profondeur du propos et la capacité à dialoguer avec son époque.
Une œuvre forte est celle qui dépasse la simple esthétique pour proposer une réflexion, une émotion ou un regard singulier sur le monde.

Certains critiques reprochent au marché de l’art africain sa «sur-commercialisation» ou sa «mise en boîte exotique», allant jusqu’à dire que l’art africain est devenu un «produit de luxe» pour collectionneurs occidentaux. Est-ce une trahison ou un signe de reconnaissance ?
Ces dérives existent, comme dans tout marché en croissance. Mais elles ne définissent pas l’ensemble du secteur. La reconnaissance internationale est aussi une forme de légitimation du travail des artistes.

L’enjeu est de rester vigilant, de favoriser des relations équilibrées et de valoriser des démarches sincères, plutôt que des effets de mode.

Si vous deviez décrire en une phrase la singularité de l’art africain contemporain, quelle serait-elle ?
C’est un art profondément ancré dans des réalités locales, tout en étant pleinement connecté aux enjeux globaux.

Quels sont les nouveaux défis et les principales innovations qui ont marqué cette édition ?
Cette année, l’accent a été mis sur le renforcement des dialogues entre scènes africaines, diasporiques et internationales, sur des formats curatoriaux plus engagés et sur le développement de programmes éducatifs et discursifs. Il s’agit aussi de soutenir davantage les jeunes galeries et les pratiques émergentes.

Quelles œuvres ou artistes de cette édition vous ont le plus surpris et pourquoi ?
Plusieurs artistes m’ont particulièrement marquée par la maturité de leur démarche et leur capacité à renouveler les formes. Certains proposent des lectures très personnelles de l’histoire, de la mémoire ou de l’identité, avec une grande maîtrise plastique.

C’est cette combinaison entre exigence formelle et profondeur du propos qui rend cette édition particulièrement stimulante.