Société
Vieillir autrement : Les maisons de retraite se professionnalisent
Si le placement d’un parent en maisons de retraite continue de susciter des débats, une réalité s’impose. Ces structures deviennent progressivement une alternative à considérer dans une société marocaine en pleine mutation : l’allongement de l’espérance de vie et la mobilité professionnelle des enfants. Institutions privées et établissements de protection sociale essaient de répondre au mieux à cette problématique…
Derrière les façades accueillantes et les espaces de vie confortables des maisons de retraite se joue une réalité plus complexe : celle du vieillissement dans un Maroc en pleine mutation.
Longtemps considérée comme un devoir familial assumé au sein du foyer, la prise en charge des personnes âgées s’ouvre progressivement à de nouvelles solutions.
Parmi elles, les maisons de retraite privées attirent une clientèle de plus en plus diversifiée : seniors autonomes, personnes dépendantes nécessitant un accompagnement quotidien ou encore Marocains résidant à l’étranger soucieux d’assurer à leurs parents un encadrement médical adapté.
«Je ne voulais pas être une charge pour mes enfants», confie un résident installé depuis plusieurs années dans un établissement de retraite. Même le refus catégorique de ses trois enfants n’a rien changé à sa décision.
«Les conditions de vie de mes enfants et le rythme effréné de leur vie active et familiale ne leur permettent pas de s’occuper de moi. Après le décès de mon épouse, je suis resté chez moi durant quatre années, mais la solitude et l’isolement ont eu raison de ma volonté de rester chez moi… J’ai alors décidé de vivre autrement», poursuit ce même résident qui semble assumer pleinement son choix.
Ce qui n’est pas le cas de son voisin de la chambre d’à côté, qui explique que «venir dans cet établissement, dont je ne remets pas du tout en cause la qualité des prestations et le professionnalisme de ses compétences humaines, était pour moi une véritable rupture avec mes proches. Mes enfants vivent à l’étranger et mes sœurs n’ont pas voulu s’occuper de moi…».
Un choix assumé pour certains, mais subi pour d’autres. Vivre dans une maison de retraite est une étape de la vie qui bouscule les repères et c’est aussi un sujet qui continue de diviser l’opinion.
Car si ces structures offrent sécurité, soins et activités, elles soulèvent également des questions plus sensibles liées à la solitude, à l’éloignement familial et à l’évolution des solidarités intergénérationnelles.
Face au vieillissement progressif de la population et à l’éclatement géographique des familles, les maisons de retraite privées apparaissent comme l’un des nouveaux visages de la prise en charge du grand âge au Maroc. Une réalité encore discrète, parfois mal perçue, mais qui témoigne de profondes transformations sociales.
Selon les professionnels, on compte pas moins de dix structures privées situées à Casablanca, Rabat et Agadir, qui accueillent à la fois des nationaux et des étrangers.
À la lumière des changements sociodémographiques révélés notamment par les résultats du dernier recensement général de la population et de l’habitat, le secrétariat d’État chargé de l’Insertion sociale a entamé, depuis quelques mois, des rencontres régionales sur les droits des personnes âgées.
Des rencontres qui ont permis, explique Abdeljabbar Rachidi, secrétaire d’État chargé de l’Insertion, «de renforcer le débat sur la question du vieillissement et d’identifier les attentes des acteurs territoriaux pour une meilleure prise en charge des besoins des personnes âgées».
La problématique du grand âge se pose relativement de façon récente au Maroc, du fait d’une population majoritairement jeune, mais «la prise de conscience de la nécessité de répondre aux attentes dans ce domaine est de plus en plus exprimée», avance Jean-Luc Rizzo, président de l’Association française d’entraide et de bienfaisance (AFEB) qui gère la Maison de retraite du Souissi.
Existant depuis 1930, cet établissement dispose actuellement d’une capacité d’accueil de 57 résidents, grâce, explique Rizzo,
«à des actions de modernisation et d’extension que nous menons depuis quelques années et que nous espérons continuer à réaliser avec le soutien de donateurs, d’entreprises et d’associations et fondations».
Avec le temps et l’évolution à la fois démographique et sociétale, l’établissement est passé d’une simple maison de retraite à ce qui ressemblerait un peu à un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EPHAD).
Il est à souligner qu’au Maroc, l’on parle beaucoup plus de maisons de retraite, de résidences pour seniors ou encore de centres d’accueil dont les prestations portent essentiellement, selon le secrétariat chargé de l’Insertion sociale, sur l’écoute et l’orientation, l’aide sociale et juridique, l’hébergement, l’alimentation, le suivi et l’accompagnement médicaux et sociaux de cette population.
Mais cette offre de soins en gériatrie, en gérontologie et psychosocial reste limitée et appelle, selon les pouvoirs publics, une amélioration nécessaire.
En effet, aujourd’hui, la prise en charge médicale globale et spécialisée s’impose pour accompagner les personnes âgées. À la Maison de retraite du Souissi, on reconnaît cette réalité, car, précise Rizzo, «les résidents que nous accueillons sont de plus en plus âgés et touchés par des pathologies lourdes, notamment des maladies neurodégénératives.
Ainsi, notre moyenne d’âge est de 85 ans. Les personnes autonomes représentent une minorité, avec une majorité de femmes».
Dans une résidence, on apprend à vieillir autrement…
C’est pourquoi, expliquent les responsables de la Maison de retraite du Souissi, la priorité est aux personnes liées directement ou indirectement à la santé et qui sont les plus nombreuses.
«Cela se répercute sur le profil des recrutements et nous avons la chance de disposer de personnels présents ici depuis de nombreuses années, avec une formation sur le tas. Aujourd’hui, nous avons entrepris d’assurer des formations continues avec l’aide de gériatres et l’appui de notre psychologue», raconte Rizzo, dont l’établissement dispose d’un pôle santé chapeauté par un médecin coordinateur et comprenant 3 infirmiers, 23 aides-soignantes, deux médecins référents généralistes et gériatres, ainsi que des kinésithérapeutes.
Par ailleurs, une psychologue et deux animatrices sont également présentes pour l’organisation des activités et des ateliers. Car la difficulté de la prise en charge de ces personnes vient de ce que ce domaine de la gériatrie englobe non seulement les procédures médicales, mais aussi les comportements à l’égard de personnes en situation de faiblesse et de dépendance nécessitant des gestes, des mots et une attention appropriée, voire de l’affection et beaucoup de patience.
Raison pour laquelle, à la Maison de retraite du Souissi «on n’accepte pas que les résidents soient livrés à eux-mêmes et tout est fait pour qu’ils ne restent pas seuls tout au long de la journée».
Si, comme dans toute collectivité, la journée est rythmée par les heures de repas et de collation, dans les maisons de retraite, il y a aussi un accompagnement culturel et social des pensionnaires.
Dans cette maison de retraite de la capitale, «il y a une diététicienne et des menus différenciés selon les saisons, de nombreuses activités sont également organisées selon un calendrier hebdomadaire. Ces activités ont pour but non seulement d’occuper les résidents, mais surtout de stimuler leurs capacités cognitives avec des ateliers lecture, cinéma, mais aussi du jardinage, de la pâtisserie…».
Écouter les résidents et répondre à leurs attentes fait partie des prestations des maisons de retraite. «Cela contribue, en plus de la recherche de sécurité, qui est essentielle, à apporter la sérénité recherchée. La plupart de nos résidents n’ont pas ou ont peu de liens familiaux, soit parce qu’ils sont seuls, soit parce que les familles sont éloignées.
Notre rôle est donc de tenter, au maximum, de créer les liens à distance ou de compenser par des attentions quotidiennes avec l’appui de nombreux bénévoles», souligne Rizzo, qui ne manque pas d’ajouter que «chaque occasion est saisie pour en faire une fête collective : anniversaires, fin d’année, fêtes nationales, fête de la musique, barbecue, Aid». Et tout cela a un coût.
Ainsi, globalement, le tarif pour les prestations d’hébergement, restauration, blanchissage, animations et traitement administratif est fixé à 13.910 dirhams par mois.
En cas de logement en studio individuel, il faudra ajouter 1.666 DH et en cas de chambre partagée 1.100 DH. Pour une chambre avec douche individuelle, le pensionnaire devra payer 863 dirhams.
Par ailleurs, les soins infirmiers et l’environnement médicalisé sont facturés mensuellement à 5.093 dirhams remboursables dans le cadre de la convention avec la Caisse française de l’étranger si le pensionnaire est de nationalité française.
Pour les Marocains, ces frais sont à leur charge, tout comme les autres soins médicaux (visites des médecins, soins dentaires, pharmacie, analyses, séances de kinésithérapie, d’orthophonie et déplacement en ambulance).
Objectif : améliorer la prise en charge dans les centres
Dans les établissements de protection sociale, on est aussi conscient de l’importance de la prise en charge multidimensionnelle des seniors.
C’est pourquoi le secrétariat d’État chargé de l’Insertion sociale planche, dans le cadre du Plan d’action national pour la promotion du vieillissement actif 2023-2030, sur l’amélioration des conditions de prise en charge des personnes âgées sans soutien familial au sein des établissements de protection sociale.
On compte actuellement 72 établissements situés dans les différentes régions du pays et qui accueillent, selon le secrétariat d’État, environ 7.000 pensionnaires (hommes et femmes).
«De nombreuses personnes âgées souffrent d’isolement, de rupture familiale et de détresse psychologique. Les activités de soutien émotionnel, de participation sociale et de valorisation des compétences restent limitées.
C’est pour cela que nous prévoyons l’amélioration de la qualité des prestations, le renforcement des capacités des ressources humaines par la formation dans les domaines de la gériatrie, de la gérontologie et de la prise en charge psychosociale», indique Rachidi.
Pour ce faire, le ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille, à travers l’Entraide nationale, apporte un appui technique et financier aux centres des personnes âgées dans le cadre d’un partenariat avec les associations gestionnaires.
Ces améliorations visent aussi l’encouragement de la prise en charge à domicile. Outre les axes retenus par le plan 2023-2030, la loi 65-15 instaure les normes et standards des prestations de prise en charge dans les établissements de protection sociale, grâce à des outils de régulation et d’encadrement sur la base de cahiers de charges.
Tout cela doit contribuer, selon le secrétariat d’État, à améliorer les conditions de vie de cette tranche de la population au moment où l’on constate, aussi bien dans les structures privées que publiques, un accroissement de la demande en matière de prise en charge des âgés.
Il est certain que les maisons de retraite ne remplacent pas les liens familiaux, mais elles rappellent, à l’heure où les modes de vie changent, que l’on peut vieillir autrement.

