SUIVEZ-NOUS

Société

Tbourida : À Moulay Abdallah, les tentes s’élèvent et la passion avec !

Sous le soleil ardent d’août, les terres de Moulay Abdellah résonnent du martèlement des sabots et du fracas du baroud. Son moussem offre chaque été un écrin majestueux à la tbourida. Bien plus qu’un spectacle, c’est une chorégraphie de poudre et de poussière, où se mêlent ferveur, héritage et, de plus en plus, audace féminine.

Publié le


Mis à jour le

Dans l’imaginaire marocain, la tbourida, cette cavalcade flamboyante, s’enlace indissolublement au moussem, ce rendez-vous festif où le sacré flirte avec la liesse.

Près de 700 de ces rassemblements ponctuent l’année, oscillant entre la ferveur des moussems religieux, lovés autour de l’Aïd du Mouloud, et la vigueur des moussems agraires, célébrés dans l’euphorie des moissons.

Mais ne nous y trompons pas : tous, sans exception, vibrent d’une aura spirituelle, ne serait-ce que par la présence tutélaire d’un saint, autour de laquelle tout s’ordonne.

Les moussems religieux, drapés de solennité, bannissent les frivolités profanes. Les agraires, eux, s’en repaissent, offrant une échappatoire salvatrice aux paysans rompus de trois saisons de labeur, parfois ingrat.

Là, dans la chaleur des retrouvailles, on s’abandonne aux divertissements, on court les plaisirs simples. Mais le clou, l’ivresse absolue, celle qui fait chavirer les cœurs et rend les foules fébriles, c’est la tbourida. Pour s’en convaincre, il suffit de pousser, au bon moment, jusqu’à Moulay Abdallah Amghar, à une encablure d’El Jadida, sur les rives atlantiques.

«L’wali l’hninne»
Chaque été, la cité des tentes s’élève, majestueuse et éphémère, à neuf kilomètres de la ville, comme un hommage vibrant à un passé où la foi en l’islam se mêle d’amour pour la terre ancestrale.

Ce haut lieu, dédié au saint Moulay Abdallah Amghar, se mue en un théâtre grandiose où se déploie l’un des plus grands moussems du Maroc, reconnu comme un pilier du patrimoine culturel et spirituel du Royaume.

Depuis des siècles, les Chorfa Amgharyine et les habitants de la région plantaient leurs khyam au pied du sanctuaire fortifié, érigé à la gloire divine, pour célébrer, dans un élan de ferveur et de joie, la mémoire des victoires contre l’occupant et l’héritage de leurs aïeux.

Du 8 au 15 août, nous y avons recensé pas moins de cinq à 6 millions de visiteurs, tous témoins d’un engouement exceptionnel.

Imaginez : 42.000 tentes, étirées sur huit kilomètres de long et deux de large, abritant jusqu’à 400.000 campeurs, faisant penser à une gigantesque «Mehala», ce campement nomade dressé comme une forteresse éphémère face aux murailles d’une cité. Le spectacle était à couper le souffle.

Les festivités fusent, entre sacré et profane: la tbourida, reine incontestée, mobilise cette année 130 sorbas (troupes) masculines et 3 féminines, 2.200 chevaux lancés dans une chorégraphie guerrière, ponctuée par les salves retentissantes du hadra final.

Fauconnerie (à laquelle les Doukkalas s’attachent contre vents et marées), musiques populaires, spectacles, jeux forains : le programme, dense, déborde d’énergie. Mais c’est lorsque le soleil, enfin clément, relâche son étreinte que la tbourida entre en scène.

Cavaliers parés de tenues éclatantes, montures caparaçonnées d’élégance : l’arène s’embrase. Une heure avant, la foule compacte envahit les lieux, squatte les murs dans une fièvre qui confine à l’hystérie.

Chaque charge des cavaliers soulève un tourbillon de youyous stridents, de poussière ocre et de fumée, tandis que l’assistance hurle, s’égosille, vibre à l’unisson.

Le lendemain, sous un ciel de plomb et parfois le souffle brûlant du chergui, ils sont là, encore, ces spectateurs insatiables, prêts à s’enivrer à nouveau d’un spectacle dont ils ne se lassent jamais. La tbourida, plus qu’une tradition, est une addiction, une pulsion de vie qui bat au rythme des sabots et des âmes.

L’élégance au galop
La tbourida, un jeu ? Certes, mais un jeu où l’on ne plaisante pas. Ici, c’est l’honneur de la tribu qui se joue, le prestige et la fierté qui se cabrent sous les regards scrutateurs.

Chaque sorba passe au crible d’un jury invisible : maîtrise des cavaliers, synchronie parfaite, splendeur des atours et raffinement des harnais.

Car dans ce théâtre équestre, le panache doit égaler la prouesse. Un cavalier mal fagoté ? Impensable. L’élégance n’est pas un détail, elle est l’âme même de la tbourida.

Le dress code ? D’une rigueur quasi monacale, dominé par le blanc immaculé – à l’exception des jellabas bleutées des formations sahariennes, clin d’œil au désert. Le cavalier, drapé de lin, arbore un pantalon bouffant, un turban savamment enroulé selon les codes tribaux, une chemise à col amidonné et, souvent, des babouches altières.

Ceint d’une large bande de tissu, il glisse à sa taille un poignard courbe, roulé dans un fourreau de velours, et porte en bandoulière un sac de cuir, gardien de versets coraniques. Dans ses mains, un long fusil, ciselé d’argent, la crosse ornée d’ivoire et de nacre, brandi comme un étendard.

Mais c’est la monture qui vole la vedette, parée d’une opulence qui éclipse presque son cavalier. Le harnais, chef-d’œuvre d’artisanat, marie soie et satin dans un festival de broderies. La selle, drapée d’une housse brodée, s’arrime par une sangle de cuir incrustée de motifs délicats.

Les étrivières, rubans de soie, soutiennent des étriers de cuivre ou de fonte, tandis que le licol s’orne de fils d’or. Pratiques, certains détails n’en sont pas moins essentiels : les œillères protègent les yeux du cheval des assauts de sable et de fumée ; des tapis empilés sous la selle garantissent le confort du cavalier ; un pommeau haut et un troussequin gainé de peau assurent une assise impériale.

Dans ce ballet où chaque geste est une déclaration, la tbourida dépasse le spectacle : elle est une ode à la tradition, un défi à l’éphémère.

Univers impressionniste
Sur une piste délimitée, longue de 200 mètres à peine, une escouade de 10 à 20 cavaliers s’élance, dans une chorégraphie aussi précise qu’envoûtante.

D’abord, un trot nonchalant, presque aristocratique, puis, crescendo pragmatique, le galop s’accélère, les sabots martèlent le sol, les fusils tourbillonnent dans un ballet acrobatique : les cavaliers démontrent leur tour de main, en faisant des moulinets avec leurs fusils d’une seule main, au-dessus de leurs têtes, imitant ainsi les combattants arabes qui, par ce geste, cherchaient à dissuader l’ennemi de s’approcher.

Ensuite, sur l’ordre du mqaddem, la poudre parle, les salves claquent en un geste synchrone, et les cavaliers freinent leurs chevaux d’un coup de bride et font demi-tour, l’orgueil d’une mission accomplie dans le regard.

C’est une symphonie équestre : un adagio inaugural, un moderato qui s’emballe, un presto qui s’enflamme, jusqu’au final explosif. Mais gare à la fausse note : chaque cavalier, tel un virtuose, doit accorder son instrument – ici, un cheval – des semaines durant.

Car ce partenaire n’est pas un simple outil, mais un être vivant, puissant, agile, sensible, un complice dont l’intelligence et la générosité ne se domptent pas par la force, mais se gagnent par la finesse.

Et quel acolyte plus noble que le cheval barbe ? Ce seigneur du désert, robuste et racé, incarne l’âme de la tbourida. Pas de brutes ici : il faut un dresseur subtil, capable de dialoguer avec l’animal, de lui offrir l’espace d’un éclat partagé. Le barbe, docile sous une main experte, répond avec une élégance qui fait la légende de ce rituel.

«Rkoub l’khayl»
La tbourida, cet art équestre où la tradition galope à bride abattue, ne cesse de bousculer nos certitudes. Longtemps, on a cru tout savoir de ses codes, de ses cavalcades endiablées. Erreur ! Les récents rendez-vous dédiés à cette discipline révèlent ses secrets avec une audace qui décoiffe.

On pensait les cavaliers tirant vers le ciel, dans un élan théâtral ? Les Sahraouis, eux, visent le sol, comme pour clouer l’adversaire à la poussière. On imaginait des mâles seuls en selle ? Surprise : la troupe d’Aït Baâmrane, fière chevauchée de juments, déboule et renverse les clichés.

Leur chef, malicieux, explique : «Nos ancêtres triomphaient ainsi. Les étalons ennemis, troublés par nos juments, se cabraient, jetant leurs cavaliers à terre». À la guerre, tous les coups sont permis.

Et que dire de ce préjugé tenace qui réservait la tbourida aux hommes ? Balayé ! Les femmes s’en mêlent, et avec quel panache. De Mohammedia, pionnière, à d’autres régions, les formations féminines essaiment, dynamitant les tabous.

Tout commence en 2005, sous l’impulsion d’une fille d’éleveur, folle de tbourida, qui rallie ses amies cavalières pour former la première sorba féminine. Le documentaire saisissant d’Othman Essakali, «Les Rebelles de l’Atlas», en retrace l’épopée : une poignée de femmes, unies par la passion, font voler en éclats les conventions et imposent leur galop.

Depuis, elles ont fait école, transformant ce qui semblait un interdit en un étendard. La tbourida, loin d’être figée, s’écrit désormais au féminin, avec une insolence qui force l’admiration.

Cette année, la tbourida prend une allure résolument nouvelle sous les sabots de trois sorbas féminines, qui électrisent les pistes des premier et deuxième mehrek. Parmi ces amazones, Zahia Abou Layth, allama de Doukkala, incarne une passion forgée dans l’enfance.

À l’ombre de son père, fervent amoureux des chevaux, elle écumait les moussems, fascinée par la tbourida. De ce feu sacré, elle compose sa sorba féminine, brisant les codes avec une audace tranquille.

À la tête de la sorba Ouled Amrane, Zahia impose sa vision. «Discipline, respect du cheval et des autres cavaliers», martèle-t-elle face à la presse, veillant à ce que ses cavalières galopent dans les règles de l’art.

C’est ainsi que, dans un élan de déférence rare, les cavaliers leur cèdent l’espace, les dispensant des rotations imposées aux hommes. Une liberté chèrement conquise, portée avec fierté. Nora El Badaoui, membre de la sorba de Zahia, en est à sa troisième chevauchée au Moussem Moulay Abdallah Amghar.

Elle incarne cette nouvelle vague, où la grâce féminine s’allie à la puissance d’un rituel ancestral. Et quand la poussière retombe, que le parfum de la poudre se dissipe dans l’air chaud, il reste cette même ferveur ancestrale : celle qui unit le cavalier à sa monture, l’homme à sa foi, la communauté à ses racines.

Au Moussem Moulay Abdellah Amghar, la tbourida est la chevauchée d’une mémoire collective, galopant entre ciel et terre, dans un éclat de poudre et d’éternité. «Voici les âmes paisibles qui arrivent en visiteurs / jaw khayl Laâounate / a lalla, jaw khayl Oulad Frej / jaw khayl Jaaidane / jawna l’Qouassem …»