Société
Spécial 8 Mars. Mouvement féministe : Nouvelle génération, nouveaux combats ?
Le mouvement féministe au Maroc voit l’émergence d’une nouvelle génération de militantes marquant l’évolution du combat. Si les pionnières s’appuient sur le référentiel universel des droits de l’Homme, les jeunes activistes, quant à elles, ciblent les libertés individuelles. Éclairage…
Durant les années 1980 et 1990, les associations féministes se sont multipliées et revendiquent l’égalité des sexes, chacune se spécialisant dans des domaines différents, tels que la santé, l’éducation et les droits juridiques. Depuis, le mouvement féministe a connu une évolution marquée par des avancées significatives en matière des droits des femmes.
De la lutte pour l’égalité juridique à la revendication d’une participation accrue dans les sphères économiques et politiques, les femmes ont su imposer le débat dans l’espace public.
Si la lutte des premières féministes s’est appuyée sur le référentiel universel des droits de l’Homme et la démocratie avec une focalisation sur l’égalité des sexes et la non-discrimination, les jeunes générations se focalisent, quant à elles, sur les libertés individuelles. La cause est certes commune, mais les approches sont différentes.
L’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication au début du XXIe siècle a offert de nouvelles plateformes de mobilisation et de sensibilisation, donnant naissance à une nouvelle vague de féministes. Cette génération dite «connectée» se distingue par ses modes d’engagement, ses notions de justice sociale et ses canaux de communication, différents de leurs prédécesseurs.
Tout en respectant les acquis des anciennes générations, les jeunes militantes veulent rompre avec les mouvements classiques. Elles revendiquent autrement, en adoptant de nouvelles formes d’engagement, l’égalité des sexes et dénoncent les violences à l’égard des femmes. Leur approche est plus ciblée visant une mobilisation virtuelle pour sensibiliser un public plus large.
Les premières féministes ont mené un travail sur le terrain et des plaidoyers devant être portés par les politiques publiques. Un combat qui s’est étalé, explique Ouafa Hajji, présidente de Jossour, «sur plus d’une trentaine d’années et qui s’est traduit par une amélioration des droits des femmes et par la promulgation du Code de la famille en 2004. Aujourd’hui, la mobilisation doit se poursuivre, englobant toutes les formes d’engagement».
La relève est là et elle agit autrement…
En effet, la diversité reste non seulement un atout majeur pour le combat féministe, mais aussi un puissant moteur de performance et de réussite.
D’où la nécessité d’un dialogue intergénérationnel, comme le suggère la Coalition Génération Genre Maroc, composée de l’Association démocratique des femmes du Maroc, la Fédération des ligues des droits des femmes et l’Association médias et cultures.
Engagée pour le renforcement du mouvement féministe en favorisant le dialogue entre les générations, la CGGM souligne, dans son étude menée en 2024, l’importance de comprendre comment la coexistence de différentes générations influence le combat féministe et comment la création de synergies peut assurer la continuité de la lutte pour les droits des femmes et l’égalité des genres.
Si plusieurs militantes se sont abstenues d’aborder le sujet de la relève, certaines sont restées évasives sur le sujet, disant en substance que pour assurer une relève efficace, il est crucial de favoriser la connaissance mutuelle, le partage d’expériences et la coopération entre les générations.
Pour d’autres, nouvelle génération est un signe d’espoir pour la continuité du féminisme. «Les jeunes militantes veulent, et je les comprends, être indépendantes. Je pense que c’est intéressant et elles travaillent, avec leurs propres approches, pour des causes communes», avance Mme Hajji.
En effet, le féminisme en ligne, militantes connectées, est né après le mouvement #MeToo et a opté pour un militantisme féministe exclusivement en ligne (MASAKTACH, HACHAK, Diha F’rassek, #MeTooUniv…).
Le web et les réseaux sociaux, numériques en particulier, représentent pour ces groupes militants non institutionnalisés un «espace oppositionnel» qui ambitionne la formation des organisations «légères», flexibles, non institutionnalisées et plus horizontales.
Pour Bouchra Abdou, directrice de l’Association Tahadi pour l’égalité et la citoyenneté (ATEC), «ces jeunes militantes agissent de manière ciblée et travaillent sur des thématiques précises, notamment la violence numérique, l’héritage, le viol, le droit à l’avortement, etc.
Et il serait intéressant pour la génération fondatrice des premières associations de les intégrer et de leur permettre de travailler en commun». Une idée partagée par Ouafa Hajji qui estime que «les jeunes peuvent être associées dans le cadre de la communication et du réseautage afin de toucher un plus large public».
Autrement dit, un mouvement complémentaire et non hiérarchisé des générations devrait être envisagé. Actuellement, les associations pionnières rencontrent encore des difficultés à intégrer les jeunes et à les garder et les fidéliser. Pour y arriver, Ouafa Hajji estime «qu’il faudrait s’organiser autrement en procédant à un réaménagement des statuts internes et une innovation des modes de fonctionnement pour dépasser la bureaucratie et ouvrir la voie aux jeunes.
Et je pense que c’est une évolution naturelle qui va se faire pour laisser la place aux jeunes». Bouchra Abdou, pense aussi «qu’il faut mettre en avant les jeunes profils et il ne faut pas associer une association à un nom!». Dans son association, l’opportunité est donnée aux jeunes assistantes sociales, par exemple, de représenter l’ATEC et d’intervenir sur des sujets qu’elles maîtrisent en raison de leur connaissance du terrain.
La cause est commune et les approches déployées sont différentes. Les féministes, toutes générations confondues, reconnaissent que leur lutte vise la promotion de l’égalité et la justice, l’élimination de toutes les formes de discriminations légales, sociales, économiques ou culturelles, basées sur le genre, le renforcement de l’autonomie des femmes et l’émancipation des femmes par leur propre contrôle de leur vie.
Cependant, elles affirment clairement qu’il est impossible de créer un mouvement homogène englobant toute cette diversité. La fusion des tendances en un seul mouvement cohérent semble impossible, la création d’une collaboration intergénérationnelle à la fois dynamique et durable pourrait être envisagée, favorisant la reprise du flambeau.
Les quatre générations de féministes…
L’évolution du mouvement féministe au Maroc durant les trois dernières décennies laisse apparaître quatre générations de féministes menant une lutte contre les diverses formes de discrimination à leur égard. La génération fondatrice des premières associations constitue un féminisme universel.
Leurs revendications s’orientent vers l’intégration de la question des femmes dans le projet global de la démocratisation et de l’État de droit. Après la marche de Casablanca de 2000, apparaît un contre-mouvement : un «féminisme religieux/islamique» défendant l’identité marocaine musulmane et protégeant la famille et la femme marocaine contre des “ennemis” et des courants occidentaux.
Une action collective orientée vers les besoins socioéconomiques des femmes «ordinaires», «vulnérables» et «analphabètes». Ce féminisme défend la complémentarité au lieu de l’égalité. En 2011, une génération du Printemps arabe prône, quant à elle, un féminisme pragmatique.
Majoritairement des jeunes, étudiants et chercheurs, ces féministes accordent la priorité aux droits socioéconomiques et aux libertés individuelles et mènent une action collective verticale. Le féminisme en ligne, militantes connectées, est né après le mouvement #MeToo et a opté pour un militantisme féministe exclusivement en ligne.
Les réseaux sociaux sont alors un «espace oppositionnel» qui ambitionne la formation des organisations «légères», flexibles, non institutionnalisées et plus horizontales.
