Société
Spécial 8 mars. Bouchra Abdou, L’infatigable militante de Derb Ghallef
Figure connue de son quartier, elle mène un combat acharné contre les discriminations et les violences à l’égard des femmes. Un défi qu’elle relève au quotidien…
«Lli Katbane F’telvasa». C’est comme cela que ses voisins et les habitants de son quartier Derb Ghallef appellent Bouchra Abdou. «Cela me fait rire et m’intimide en même temps, parce que je n’aime pas du tout être étiquetée.
L’association est certes très présente sur le terrain dans le quartier et nous sommes également engagées pour la cause des femmes, mais je préfère travailler dans la discrétion», dit la directrice de l’Association Tahadi pour l’égalité et la citoyenneté (ATEC).
Créée en décembre 2003, l’association œuvre pour la promotion des droits des femmes et lutte contre la violence basée sur le genre. Mais l’engagement de Bouchra remonte à plus loin, puisque, adolescente déjà, elle était sensible à la condition des femmes et la défense de leurs droits. «À l’âge de 16 ans, lycéenne, je participais à des événements au lycée Al Waha, où j’ai fait mes études, et à Dar Chabab».
En 1993, elle intègre la Ligue marocaine pour les droits des femmes, dont elle est membre du bureau jusqu’en 2016. Lorsqu’elle quitte la Ligue, elle décide de «tenter une autre expérience» dans son quartier Derb Ghallef. Situé au Maârif, l’une des plus riches communes de Casablanca, ce quartier compte environ 10.000 habitants qui vivent «dans une grande précarité.
Notre travail sur le terrain a permis de relever plusieurs problématiques, notamment le chômage, les drogues et la violence dans toutes ses formes à l’égard des femmes et des jeunes filles», indique Abdou, qui a décidé, avec son équipe d’assistantes sociales, de battre les rues de son quartier pour sensibiliser et expliquer aux jeunes, aux femmes et hommes l’intérêt de parler et de dénoncer les violences pour vivre dans la dignité.
Bouchra en fait sa cause et son association porte bien son nom «Tahadi», parce qu’il s’agit, au quotidien, explique-t-elle, «de relever le défi de protéger les femmes et de réduire la violence contre les femmes et de transformer les espaces publics en lieux sûrs».
«Il faut promouvoir les militantes de l’ombre»…
Ce qui a conduit au lancement en décembre dernier, en partenariat avec ONU Femmes, du projet «Villes sûres et espaces publics sûrs pour les femmes et les filles», qui s’inscrit dans le cadre d’une initiative mondiale visant à réduire la violence contre les femmes et à transformer les espaces publics en lieux sûrs.
Outre la violence dans l’espace public, elle porte un intérêt particulier à la violence numérique. Pour cela, elle s’investit pour aider les femmes à s’approprier internet, le considérant comme un outil d’émancipation.
En dehors des partenariats avec les ONG et autres organismes, Bouchra aime travailler dans la proximité et avec les gens de son quartier. C’est pour cela que, pour lutter contre la violence, son association a mis en place un programme incluant les chauffeurs de taxi, les épiciers et les employés de pharmacie.
«Ces gens sont le plus souvent les premières personnes que rencontre une victime de violence conjugale ou autre. Fuyant chez elle, elle peut prendre un taxi, et si elle n’a pas d’argent, elle peut aller chez l’épicier pour emprunter ou parler au téléphone.
Et si elle est blessée, elle va à la pharmacie», explique la directrice de l’ATEC, qui a organisé des sessions de sensibilisation pour 30 chauffeurs de taxi, 20 épiciers et 15 vendeurs en pharmacie.
«Nous les avons sensibilisés à l’obligation de dénoncer la violence et distribuer des plaquettes pour orienter les victimes vers l’association», ajoute-t-elle, en soulignant que «l’accueil et l’écoute de ces femmes sont importants et permettent aux victimes de se confier».
Et pour délier les langues, Bouchra a ses propres moyens : «Dédramatiser la situation, parler un langage de proximité pour les mettre en confiance, en racontant les histoires d’autres femmes et parfois même des anecdotes».
L’ATEC a ouvert, durant ces deux dernières années, deux centres d’écoute situés à Derb Ghallef et à Hay Mohammadi où de jeunes assistantes sociales, des avocats, des psychologues les prennent en charge pour une orientation juridique et suivi psychologique.
Bouchra supervise certes ses séances, mais elle met surtout en avant «les jeunes écoutantes qui sont des militantes de l’ombre. Il faut tendre la main à la jeunesse». Elle n’hésite pas d’ailleurs à impliquer sa fille, âgée de 21 ans, «pour la sensibiliser aux diverses problématiques liées aux femmes».
Dans son entourage familial, elle fait aussi appel à sa sœur et est fortement soutenue par son père. Par ailleurs, elle est connue et respectée par les résidents du quartier qui la soutiennent. Mieux encore, le siège de l’association est sous leur haute protection.
Son engagement associatif inspire l’écrivaine qu’elle est. Elle publie, en 2019, un recueil de nouvelles intitulé «Assrar El Ghorfa» regroupant des histoires de femmes victimes de violences sexuelles, de viol et d’exploitation, etc. AZIZA BELOUAS
