Société
Samya El Mousti : «Des efforts à fournir pour offrir à tous les enfants un environnement protecteur»
Les avancées sont indéniables en matière de droits de l’enfant. Mais les pouvoirs publics sont toujours attendus sur certains dossiers urgents : la réforme de la Kafala, l’amélioration du placement en institution et la réglementation de la famille d’accueil…
Samya El Mousti est Directrice nationale de SOS Villages d’Enfants Maroc depuis le 9 août 2021 après y avoir occupé, depuis 2018, la fonction de directrice de développement des Fonds et communications.
Diplômée de l’ISCAE et titulaire d’un master en marketing international, El Mousti a démarré sa carrière dans une agence de communication puis dans un grand groupe industriel, avant de se tourner vers des missions plus orientées vers l’humanitaire dans des ONG et des associations, au service des femmes, des jeunes filles et des enfants.
Et à travers ses actions, elle œuvre pour que les enfants deviennent des acteurs de leur devenir et des vecteurs de changement de leur pays.
Le 20 novembre est la Journée mondiale des droits de l’enfant. Une occasion pour faire le point sur la situation de l’enfance au Maroc. Où en est-on ?
Le Maroc a fait des progrès importants en matière de droits de l’enfant. Je pense à toutes les initiatives pour aligner les politiques publiques sur les Objectifs de développement durable et toute la mobilisation de la société civile pour éradiquer le travail des enfants, élargir l’accès à l’éducation et aux soins, protéger les plus vulnérables. Mais il reste encore des efforts à fournir pour offrir à tous les enfants un environnement protecteur et épanouissant.
Je ne peux pas m’empêcher de parler en particulier des enfants sans soutien familial. Les institutions les accueillant sont généralement insuffisamment financées et ne satisfont pas toutes aux normes internationales.
Le placement familial n’est pas encore bien développé et le système d’adoption ne fait pas l’objet de contrôles réguliers. Il est important d’accélérer la cadence et multiplier les efforts pour relever tous ces défis.
Quelles sont les urgences ?
Les urgences sont nombreuses. Les enfants nés hors mariage, par exemple, qui ne sont pas déclarés à la naissance, sont souvent abandonnés ou placés en institutions, notamment dans les établissements de protection sociale, du fait de l’absence de politique familiale et de l’insuffisance des mesures alternatives à l’institutionnalisation.
À cela s’ajoutent la difficulté d’accès à la Kafala, l’absence de dispositifs réglementés de placement en familles d’accueil, la modeste contribution de l’État et des collectivités territoriales à la prise en charge des enfants, l’insuffisance de personnel qualifié et l’absence de standards minima.
Tous ces indicateurs accentuent lourdement la vulnérabilité des enfants. Il est urgent de continuer d’agir pour en finir avec ces dysfonctionnements.
Quelles ont été vos réalisations à SOS Villages ?
Notre mission principale est d’offrir une famille aux enfants sans soutien familial et de leur proposer une prise en charge à long terme, qui dure en moyenne 20 ans, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’ils deviennent autonomes et capables de se prendre en charge.
À côté de cela et pour prévenir l’abandon des enfants, nous intervenons également auprès des familles monoparentales dans des quartiers défavorisés autour de nos Villages avec un programme de renforcement familial qui consiste à initier la mère seule en détresse à une activité génératrice de revenus, afin de l’aider à subvenir aux besoins de sa famille.
Et bien sûr, nous avons également un rôle de plaidoyer pour renforcer la protection des droits des enfants. Sur un autre volet, nous avons pu développer à la fois sur le plan qualitatif et le plan quantitatif nos différents programmes d’accompagnement et de prise en charge.
Cela implique-t-il une extension de votre réseau ?
En effet, nous avons procédé, le 6 novembre dernier, à la pose de la première pierre de notre 6e SOS Villages d’Enfants à Dakhla qui va accueillir 60 enfants dès juin 2025. Cette nouvelle structure va nous permettre d’étendre notre présence aux provinces du Sud et de déployer l’ensemble de nos programmes dans la région.
Nous avons procédé à la rénovation des infrastructures d’accueil dans les SOS Villages d’Enfants qui comptent aujourd’hui de nouveaux espaces, notamment de culture et de lecture, digitaux et numériques, de soutien scolaire, et des terrains de sports. La capacité d’accueil a été renforcée : le taux d’occupation est passé de 61% en 2021 à 81% en 2024.
Vous avez lancé, il y a quelques années, le concept de la famille d’accueil. Quid de ce chantier ?
Chaque enfant doit pouvoir grandir dans un cadre familial qui lui garantit une protection. En conséquence, les Nations unies intègrent des mesures spécifiques pour promouvoir les familles d’accueil, afin de répondre aux besoins fondamentaux des enfants privés de leur environnement familial. Le Maroc a ratifié, dès 1993, la Convention internationale des droits de l’enfant qui est un cadre de référence.
Toutefois, le statut juridique des familles d’accueil au Maroc reste insuffisamment défini. Avec d’autres associations, nous plaidons pour un cadre législatif, car l’expérience a montré que cette forme de prise en charge alternative est dans l’intérêt supérieur de l’enfant.
Le placement dans les établissements de protection de l‘enfance pose aussi problème…
Au Maroc, le placement des enfants dans des établissements de protection de l’enfance sur décision judiciaire intervient dans des situations où l’intérêt supérieur de celui-ci est en jeu.
Ce dispositif vise à protéger les enfants en danger ou en difficulté, notamment ceux victimes de négligence, d’abus, ou abandonnés. C’est le juge pour mineurs ou le juge de la famille chargé des affaires des mineurs qui décide du placement après avoir évalué la situation de l’enfant.
Ce mécanisme ne fait pas l’unanimité en raison de ses limites: surpopulation, manque de ressources, stigmatisation des enfants et difficulté de leur réinsertion dans la société…
