Société
Raja Aghzadi : « Le cancer du sein est ma cause et ma bataille »
Chirurgienne oncologue, présidente de l’association Cœur de Femmes et consule honoraire de la Gambie, elle est aussi membre de l’Académie africaine des sciences de la santé.
Dès ses premières paroles, on sent combien est grande sa passion pour son métier et combien est fort son engagement pour la lutte contre le cancer. Celui du sein en particulier.
À peine sortie d’une «longue consultation» qui a duré plusieurs heures, Raja Aghzadi, professeure et chirurgienne oncologique, accepte, avec le sourire et oubliant le stress du diagnostic, d’expliquer pourquoi devenir chirurgienne était son rêve d’enfance.
«J’étais subjuguée par la carrure d’un chirurgien, par sa force mentale et son intelligence manuelle. Dans ce métier, il n’y a jamais de monotonie, car chaque cas et chaque opération est un challenge : il faut réfléchir, décider rapidement et passer à l’acte pour sauver une vie», raconte cette native de Sefrou qui s’est donné les moyens de réaliser son rêve.
Après un baccalauréat décroché à 15 ans, elle quitte sa ville natale pour Rabat pour rejoindre les bancs de la seule faculté de médecine qui existait alors. En 1981, elle fut la première femme à décrocher son titre d’interne du CHU avec la distinction major de sa promotion.
Elle devient aussi parmi les premières femmes chirurgiennes au Maroc. Formée par les professeurs Maaouni, Benyahyia ou encore Tounsi, Belmahi et autres, des pontes de la chirurgie au Maroc, Pr Aghzadi réalise son rêve et devient chirurgienne viscérale.
Pur produit de l’école publique, et fière de l’être, elle intègre le secteur public et y exerce pendant 10 ans, à Rabat, avant de s’installer, une fois mariée, à Casablanca. Plus tard, sa rencontre avec des femmes lui confiant qu’elles étaient «plus à l’aise avec un chirurgien femme», elle décide de se spécialiser dans la chirurgie du sein.
«C’est un tournant dans ma vie, parce que j’ai pu, avec beaucoup d’empathie et d’affection, répondre au besoin de ces femmes qui, même rongées par le cancer, avaient, par pudeur, du mal à se confier à la gent masculine pour opérer un organe sacré : le sein», confie cette chirurgienne oncologue qui, touchée au fil des années d’exercice par la situation précaire des femmes malades et démunies, se lance dans l’action associative.
«Comme Obélix, je suis tombée dans la marmite de l’associatif»
C’est ainsi qu’elle crée, en 2001, l’association «Cœur de Femmes» parce que, dit-elle, «je me suis rendu compte que les femmes venaient souvent très tardivement pour consulter. Parfois, elles mettaient une ou deux années pour voir un médecin faute de moyens ou en raison de l’éloignement géographique.
Et souvent aussi par ignorance !». La chirurgienne va ainsi vers ces femmes pour les sensibiliser au dépistage précoce, leur expliquer la maladie et les prendre en charge, les soigner à proximité de leur lieu d’habitat. Elle sillonne alors le pays et offre consultations et soins à des milliers de femmes.
«C’est ma bataille pour la santé de la femme. Je mène un combat quotidien pour sauver des vies de ce mal qui sévit partout dans le monde», souligne Pr Aghzadi, qui décide, quelques années plus tard, de porter son engagement au-delà des frontières du Maroc et s’intéresse de plus en plus à la géopolitique de la santé, surtout après la crise inouïe du Covid qu’a vécue la planète.
Il est parfois des rencontres qui changent le cours de la vie. C’est un ami sénégalais, vivant au Maroc, qui lui a soufflé l’idée et qui a mis, dès 2003, la chirurgienne oncologue sur la route de l’Afrique subsaharienne. Il lui a fallu des réseaux et du temps pour mettre au point une stratégie de lutte contre le cancer du sein et aller vers les femmes des pays, tels que le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Mali, la Gambie, le Niger, l’Ouganda, le Soudan, le Ghana, le Bangladesh…
Les liens avec l’Afrique se sont davantage renforcés depuis qu’Aghzadi est nommée consule honoraire de la Gambie. Son engagement dans les pays de l’Afrique subsaharienne n’est plus une simple initiative associative, mais s’insère désormais dans la stratégie nationale d’ouverture vers ce continent.
Outre les volets économique et politique, le Maroc joue la carte de la diplomatie de la santé. Raja Aghzadi, militante des relations Sud-Sud et membre de l’Académie africaine des sciences de la santé, lancée en novembre dernier, à Dakhla, a ainsi l’opportunité de contribuer au développement de la souveraineté sanitaire en Afrique.
«Cette académie permettra à tous les pays de réfléchir ensemble et fédérer les efforts et les compétences pour améliorer la recherche et l’innovation scientifiques, d’une part, et, d’autre part, l’accès aux soins pour tous», souligne Pr Aghzadi, qui ajoute «qu’il faut unir les efforts pour répondre aux besoins des populations africaines en termes de prise en charge et de prévention». L’importance de cette dernière n’est plus à prouver, puisqu’elle permettra une économie de 40% des dépenses en soins médicaux.
Au fil de la discussion, il apparaît que Raja Aghzadi vit trois vies en une : celle de chirurgienne dans son bloc, où il faut exercer et se former, celle de militante pour la santé des femmes et, enfin, celle, en dehors des frontières, qui la mène vers les femmes africaines souffrant du cancer, multipliant les efforts dans le cadre d’une santé mondiale.
Raja Aghzadi est aussi épouse et mère de deux enfants. Elle se donne le temps de vivre ses passions : la musique et la peinture. Sans oublier qu’elle s’est également mise, formation continue oblige, à des cours d’anglais…
Bio express
Née à Sefrou, Raja Aghzadi est l’aînée d’une fratrie de trois enfants. Et l’unique fille de sa famille. Elle réalise son rêve d’enfant en devenant chirugienne viscérale et concrétise son engagement aux côtés des femmes démunies en optant pour la chirurgie du sein.
Sa formation polyvalente est attestée par plusieurs diplômes en chirurgie, digestive, en échographie, en cancérologie et en sénologie. Tout cela explique sa triple vie: de chirurgienne, de militante et de diplomate. Mais elle est épouse et mère de deux enfants. Sans oublier qu’elle est également une passionnée de la musique.
