SUIVEZ-NOUS

Société

Forum vérité et justice : dix ans après, «mamfakkinche»

Le 11 décembre s’ouvre à  Marrakech le troisième congrès du FVJ.

L’Association des victimes des années de plomb ne là¢che pas prise, dix ans après sa création : elle réclame la détermination des responsabilités et la poursuite judiciaire des personnes impliquées.
Deux autres points sont au menu du congrès : ouverture sur les jeunes et sur l’après-1999.

Publié le

rub 15320

En dix ans d’existence, le Forum vérité et justice (FVJ), créé en 1999, aura marqué de son empreinte le mouvement des droits de l’homme, et particulièrement le processus de recherche de la vérité sur les exactions graves qu’avait connues le Maroc entre 1956 et 1999. Son troisième congrès, qui s’ouvre à Marrakech ce vendredi 11 décembre sous le slogan «Mamfakkinch» (on ne lâchera pas), n’entendra pas déroger à sa stratégie globale, maintes fois exprimée : la recherche de toute la vérité, la détermination des responsabilités, la poursuite judiciaire des responsables qui ont trempé dans les exactions du passé et la poursuite du travail de l’IER, «entaché de lacunes», selon les dirigeants du FVJ. Le président sortant du forum (depuis le premier congrès de 2002) Mohamed Sebbar, considère, à la veille du congrès de Marrakech, que le FVJ n’a pas encore atteint tous ses objectifs. Il s’en explique : «Une partie du programme est réalisée, certes, et une partie de la vérité est connue, l’indemnisation matérielle des victimes est satisfaisante, mais, à part cela, le parcours reste encore long. Pour tourner la page, il faut chercher les causes réelles qui ont été à l’origine des violations graves des droits de l’homme, dont certaines perdurent encore. Nombre de lois comme le code pénal ou le code de la presse, ou même la Constitution, nous tirent vers le bas, et certains appareils bien placés échappent encore au contrôle du Premier ministre…». Frustré du travail de l’IER qu’il considère incomplet, le FVJ ne compte pas, dix ans après sa création, déposer les armes.
Le cheminement de cette association depuis une décennie est intéressant à plus d’un titre, et certaines dates dans son parcours restent décisives. Cette association, présidée dès sa création par Driss Benzekri, constitua un prélude à la naissance de l’IER, et fut la première à éclairer l’opinion publique sur la justice transitionnelle et l’urgence d’une commission de vérité indépendante. Elle était aussi la première à faire un travail de mémoire en organisant une douzaine de caravanes sur les lieux des différents centres de détention à travers le pays.

Unanimité sur l’objectif, mais divergence quant à l’approche

Tout a commencé en 1999, le 10 octobre plus précisément : ce jour-là, quelques centaines d’anciens prisonniers politiques, ex-disparus, et leurs familles se réunissent au complexe culturel du Maârif, à Casablanca, pour faire entendre leur voix. Un rassemblement hétéroclite, composé de sensibilités politiques diverses, issues de toutes les régions du Maroc, voulant se fondre dans une même structure pour réclamer justice, «se mobiliser pour le règlement global et équitable des abus du passé et l’instauration d’une véritable réconciliation fondée sur le rétablissement de la vérité et de la justice». Le ton est donné, dans le cafouillage certes, mais la détermination est là.
Un mois et demi plus tard se tenait l’assemblée constitutive de la nouvelle association. Pour la première fois au Maroc, une structure, composée exclusivement des victimes des années de plomb et de leurs familles, vouée principalement à la défense de leurs droits, voyait le jour.
Mais, jusqu’où peut-on aller dans la défense de ces droits ? Si tous les membres de la nouvelle association étaient d’accord sur l’indemnisation matérielle des victimes et la recherche de la vérité, ils divergeaient quant à l’approche à suivre. Certaines voix s’élevèrent pour demander la constitution d’une commission de vérité indépendante qui travaillerait selon les standards internationaux de la justice transitionnelle, la détermination des responsabilités, voire la poursuite en justice des responsables des exactions du passé, alors que d’autres étaient partisans d’un traitement plus nuancé. «C’est la première approche qui l’avait emporté. La majorité considérait que le côté social et matériel était important mais non suffisant si l’on voulait vraiment tourner la page du passé», se rappelle Ali F’kir, membre fondateur du FVJ et membre de son conseil national. Sur la base des conclusions de ce congrès constitutif, les dirigeants ont élaboré quelques semaines plus tard un «document sur la vérité», celui-là même qui sera au centre des débats deux ans plus tard lors du premier Symposium national sur les violations flagrantes des droits de l’homme qui eut lieu à Rabat en novembre 2001. Ont participé à ces assises les principales associations des droits de l’homme (OMDH, AMDH), des partis politiques, des syndicats, des acteurs de la société civile et des experts internationaux en matière de justice transitionnelle. Le FVJ, présidé alors par Driss Benzekri, y joua un rôle de premier plan. L’idée d’une commission de vérité indépendante est revendiquée avec force dans ce symposium.

FVJ était le prélude à l’IER et le premier à revendiquer une commission de vérité indépendante

Quelques mois plus tard, lors des travaux du premier congrès du forum tenu à Bouznika en juin 2002, coup de théâtre  : le président sortant, se rappelle un membre du conseil national, «a voulu imposer une liste de candidats au nouveau bureau exécutif du forum , sans consulter personne. La majorité du conseil avait refusé». M. Benzekri se retire alors, et c’est Mohamed Sebbar, membre du PADS (Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste), qui lui succède. Pour ceux qui connaissent le premier, c’est à cette époque que l’idée d’une commission de vérité commença à obséder sérieusement le futur président de l’IER. Il aurait même rencontré des responsables en haut lieu pour la concrétisation de l’idée.
Quelques semaines plus tard, juste après le premier congrès, M. Benzeki est nommé secrétaire général du CCDH, l’organisme qui sera chargé par le Souverain de mettre en place l’IER.Certains pronostiquaient la disparition du forum après la remise du rapport de l’IER, d’autant que nombre de ses membres fondateurs (Driss Benzekri, Salah El Ouadie, Khadija Rouissi…) l’avaient déserté pour rejoindre les rangs de l’instance. Il n’en fut rien : le deuxième congrès tenu à Bouznika en mars 2006 réitère les positions du FVJ et valide la plate-forme présentée par le conseil national, laquelle soulignait les domaines où il fallait «poursuivre le combat».
Autrement dit, poursuivre le travail d’enquête sur les disparitions forcées non élucidées par l’IER, avec, en tête, l’affaire Ben Barka, et poursuivre les réformes institutionnelles. Et, chantier non moins important, sans lequel la page des années de plomb ne sera pas tournée, selon les congressistes de ce deuxième congrès : lutter contre l’impunité, déterminer les responsabilités individuelles et donner droit aux victimes de poursuivre leurs bourreaux devant la justice. On connaît la suite : le FVJ continue à défendre mordicus ce vaste et ambitieux programme, dans l’unité et au-delà des intérêts partisans des membres qui le composent et de la diversité des points de vue de son bureau exécutif (dont les membres appartiennent à plusieurs partis politiques, du PADS et Annahj Addimocrati jusqu’aux islamistes d’AlBadil Al Hadari, en passant par le PSU et l’USFP). Cela, sans couper les ponts, voire en collaborant sur plusieurs dossiers, avec le très officiel CCDH chargé de l’application des recommandations de l’IER.
C’est dire que le FVJ poursuit avec ferveur la défense de ses principes fondateurs, sauf que ses membres ont atteint la vieillesse avec une moyenne d’âge de 50 ans. Normal, les statuts donnent en effet le droit d’appartenir au forum aux seules victimes directes ou indirectes des violations graves des droits de l’homme entre 1956 et 1999, et, s’il ne remet pas en cause ce critère d’appartenance, il signera sa propre mise à mort biologique. Pour se donner un sang nouveau, l’ouverture aux jeunes sera le mot d’ordre de ce troisième congrès. Cette ouverture inclura-t-elle l’élargissement de ses actions pour englober la période après 1999 ? D’autant que, selon M. Sebbar, «cette période n’est pas épargnée de violations des droits de l’homme, même si elles ne sont pas de la même ampleur qu’entre 1956 et 1999». Le troisième congrès se penchera aussi sur ce point.

Com’ese

Previous Next