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Société

Façonner son corps : Entre recettes miracles et risques de santé

Pour des formes généreuses, les Marocaines nanties passent au bistouri. Les plus modestes recourent aux plantes, aux médicaments et aux ventouses sans se soucier des risques sur leur santé. Sociologues et scientifiques mettent en garde…

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L’obsession des petites tailles 36-38 ne semble plus être partagée par toutes les Marocaines.

Si certaines d’entre elles veulent une taille idéale et une harmonie corporelle et n’hésitent pas, pour cela, à subir des chirurgies esthétiques, d’autres, en revanche, préfèrent plutôt l’embonpoint et les formes rondes et se détournent ainsi des normes de beauté vantées par les magazines féminins et de mode.

Pour certains sociologues, cette tendance met en avant des «formes esthétiques fantasmées. On constate que les femmes tiennent de plus en plus à ce que désirent les hommes».

D’autres sociologues estiment que «cela dénote tout simplement un retour aux normes traditionnelles de la beauté, notamment être blanche de peau, grande et ronde».
Aujourd’hui, de l’avis des sociologues, «il y a une double tendance : dans une certaine classe sociale, on recherche plus à ressembler aux top models étrangers.

Alors que dans la classe populaire et à revenus modestes, on veut prendre des kilos. De ce fait, gonfler son fessier et avoir une poitrine exubérante sont devenus un véritable phénomène de société».

Lequel phénomène est largement amplifié par les réseaux sociaux qui relaient les expériences des unes et des autres et qui vantent l’efficacité des diverses méthodes ainsi que des produits, naturels et pharmaceutiques, pouvant être utilisés.

Les sociologues notent que ce phénomène est «purement urbain». Ne pouvant se payer les prestations d’un chirurgien esthétique, les femmes de condition modeste recourent au «non-invasif».

C’est-à-dire pas d’actes opératoires, mais des recettes concoctées par des herboristes, des médicaments ou encore des pratiques telles que la «l’Goulla» ou «l’Qalloucha». Chez Fatima, on l’appellera ainsi, dans le quartier Anassi, dans la périphérie de Casablanca, des jeunes filles, d’une moyenne d’âge de 24 ans, sont installées dans son séjour qui fait office de salle d’attente.

Chacune y va de son histoire et de ses besoins. «Je me marie en décembre et j’ai les fesses plates alors que mon fiancé adore les femmes rondes et bien enrobées. J’espère que “Mmi Fatima” va me donner une recette efficace», dit une des jeunes filles qui précise «être venue pour la première fois sur conseil de sa meilleure amie satisfaite des prestations de Fatima».

«Halba», «sarghina» ou graisse de chameau …
Au premier abord, Fatima est prudente et hésitante. Mais elle finit par lâcher que «des recettes naturelles à base de plantes largement utilisées, depuis des années, par les Marocaines, permettent aux jeunes filles de prendre des kilos pour se faire plaisir».

Les recettes sont préparées par la maîtresse des lieux ou alors par les clientes elles-mêmes selon les dosages qu’elle prend la précaution de leur indiquer. Parmi les plantes, certaines sont très en vogue.

Le fenugrec, «halba», un stimulant de l’appétit, est utilisé en poudre, en graines ou même en gélules pour permettre d’avoir des hanches, de la poitrine et des fesses à la taille souhaitée. «Sarghina», avec ses vertus diurétiques, antibactériennes et aphrodisiaques, est une plante qui est aussi utilisée par les femmes en quête de kilogrammes.

«El Foua», connue comme colorant, possède aussi des vertus purgatives et est utilisée pour soigner l’anémie et pour grossir. Enfin, la graisse de dromadaire, «Loudek», fait aussi des miracles.

Très utilisée dans les régions du sud du Maroc pour le «gavage» des jeunes filles à la veille de leur mariage, cette graisse, vendue au prix de 200 dirhams le kilogramme, a connu une forte évolution de la demande.

Les cures à base de ces plantes s’étalent sur plusieurs jours avec un résultat visible en moyenne au terme d’un mois ou deux. Pour les impatientes qui souhaitent un effet rapide, il y a «l’Goulla».

Et chez Fatima, cette technique est très demandée en dépit de ses effets secondaires, notamment les hématomes sur les parties traitées du corps et même des brûlures lorsque la technique n’est pas très bien maîtrisée ou en raison de la sensibilité de la peau.

«L’Goulla», technique très utilisée aussi dans le Sud, se fait en plusieurs séances étalées sur un mois et «l’effet est immédiat! À la deuxième séance, j’ai vu le résultat». Cette méthode consiste à donner du volume au muscle grâce à l’aspiration de «l’Goulla».

Totalement manuelle, «l’opération» permet d’appliquer, après avoir badigeonné la partie à traiter avec de l’alcool, «l’Goulla» de petite ou grande dimension en fonction du volume souhaité.

Le prix de la prestation varie entre 50 (petite Goulla) et 70 dirhams pour la grande. Toutefois, son prix accessible et son résultat probant ne peuvent occulter ses effets secondaires (des difficultés pour s’asseoir, des hématomes ou des graves brûlures) contre lesquels les dermatologues mettent en garde les utilisatrices.

«Les brûlures, si mal soignées et pas rapidement prises en charge, peuvent dégénérer en maladie grave de la peau», explique, en off, un dermatologue de Casablanca. Mais les jeunes clientes rencontrées chez Fatima semblent peu soucieuses de ces risques et estiment que «pour être belles, il faut supporter la douleur».

Certaines femmes font plus confiance aux médicaments
Craignant les effets secondaires des recettes du «3attar» et des herboristes, certaines femmes préfèrent plutôt les produits pharmaceutiques. Selon Abdelmajid Belaïche, pharmacologue à Casablanca, «on note, depuis plusieurs années, une surconsommation des antihistaminiques, des corticoïdes et de certains produits vétérinaires.

Ces médicaments sont indiqués pour traiter certaines allergies, mais ont comme effet secondaire la stimulation de l’appétit ou l’augmentation du poids». Ce qui explique, poursuit ce pharmacologue, la forte demande en officine de ces produits, notamment la cyproheptadine et les corticoïdes sur le marché marocain.

Pour les utilisatrices de ces médicaments, l’effet secondaire est détourné pour devenir l’indication. Elles font davantage confiance aux médicaments qu’aux préparations des herboristes et autres «3attar», mais oublient, souligne Belaïche, les risques qu’ils représentent, notamment une obésité qui peut entraîner des pathologies chroniques comme l’hypertension artérielle ou le diabète.

Dans une étude qu’il a menée, il est signalé que «depuis 2022, les mésusages de cyproheptadine (Periactine 4 mg) étaient en augmentation. Il est à noter que la cyproheptadine est un antihistaminique détourné notamment pour favoriser la prise de poids, la seule consommation de la cyproheptadine représente près de 5 % du chiffre d’affaires des ventes en pharmacie au Maroc».

Quant aux corticoïdes, ils ont cette particularité de retenir le sel et l’eau dans les tissus du corps, et donc d’en augmenter le volume. Leur consommation est concentrée dans la région du Sahara et sont souvent utilisés dans la préparation de «l’hagna», un lavage par voie rectale à base de corticoïdes, d’eau de mer et d’herbes.

L’utilisation de longue durée tout comme l’arrêt brutal de leur consommation induisent des dangers pour la santé, car, selon le pharmacologue, «lorsqu’il y a une prescription médicale, les patients suivent un régime alimentaire déterminé pauvre en sucre et en sel pour prévenir d’éventuelles carences (en calcium) ou de hausses de glycémie».

Les produits vétérinaires, quant à eux, sont un véritable danger pour les reins et la glande surrénale.

Provenant de la contrebande, «Derdek», vendu dans les rues ou dans les souks, est très utilisé, en dépit de ses risques d’insuffisance rénale, par les jeunes filles et les femmes au Maroc et dans les pays de l’Afrique subsaharienne.

Pour contrecarrer ce phénomène de société, sociologues et scientifiques jugent nécessaire la mise en place d’actions de sensibilisation aux risques de la consommation de ces produits et de ces plantes qui peuvent entraîner des problèmes de santé.