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En Couv’. Asmaa Lamrabet : «La relecture doit tenir compte de l’équité et de la “rahma”»

Filiation, héritage, tutelle légale et relations sexuelles hors mariage : l’écrivaine, chercheuse et militante Asmaa Lamrabet a passé au peigne fin les textes législatifs en déphasage avec la société marocaine. Des injustices notoires qu’il faut corriger dans le respect du Coran… Entretien.

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Médecin biologiste, chercheuse, elle est également féministe militante pour l’émancipation des femmes. De ce fait, les problématiques en matière d’héritage, la polygamie, l’avortement ou encore le mariage précoce lui tiennent à cœur. Elle a signé plusieurs ouvrages sur le sujet.

Le Collectif, dont vous êtes membre, a fourni une base de travail au gouvernement pour une réforme de plusieurs textes relatifs aux libertés fondamentales ? Pourquoi cette initiative et pourquoi maintenant ?
Après le discours royal de juillet 2022, il y a eu au début un certain vide au niveau du débat, même s’il y a eu des initiatives provenant de quelques associations qui ont présenté des réflexions. La démarche du Collectif est de porter un regard global sur toutes les lois nécessitant une réforme. C’est donc une approche transversale car, outre la Moudawana, d’autres textes qui lui sont complémentaires doivent être révisés. Pour cette réforme, nous voulons une démarche harmonieuse qui se fasse dans le cadre de la Constitution de 2011 qui, en plus du référentiel droit humaniste universel, fait référence à la religion musulmane modérée. Ce qui est très important pour éviter toute lecture rigoriste.

Alors justement, n’y a-t-il pas un risque de voir cette réforme rejetée par les deux clans ?
En effet, le problème est qu’au Maroc, il y a toujours eu deux référentiels : le premier renvoie aux droits universels, aux conventions ratifiées par le Maroc et il se situe dans le cadre d’un choix démocratique comme constante. Et de l’autre côté, il y a le référentiel à la religion musulmane. On se retrouve alors entre deux clans : les «conservateurs» qui retiennent que l’islam est une religion d’État et les modernistes» qui optent pour un choix démocratique. Ces deux référentiels ne sont pas contradictoires, il faut cependant une bonne relecture des deux cadres de référence.

Qu’est-ce qu’une bonne lecture ?
La relecture doit tenir compte des valeurs de l’équité, la justice, la liberté et de la «rahma», qui font partie des constantes éthiques de l’islam. C’est ce qui doit permettre au législateur d’agir à la fois dans le cadre d’un enracinement religieux et aussi d’une ouverture sur le choix démocratique pour lequel le Maroc a opté. Ce double référentiel doit constituer une richesse et une harmonie plutôt qu’une dualité contradictoire.

Comment donc doit se faire la réforme ?
L’ijtihad des Xe et XIe siècles tenait toujours compte des spécificités de la société d’antan. Aujourd’hui, il faut procéder de la même manière, autrement dit, en tenant compte des transformations et mutations qu’a connues et que connaît la société marocaine. Il faut faire place à une relecture éthique et réformiste afin d’avoir des lois adaptées au contexte actuel. Par exemple, pour la filiation, il faut tenir compte de l’existence du test ADN comme moyen scientifique pour établir le lien de filiation biologique entre le géniteur et l’enfant né hors mariage. Autre exemple, le Taassib au niveau de l’héritage est un pur produit du fiqh, inexistant au sein du texte sacré coranique et il va même à l’encontre de l’exigence de justice de l’islam. Il a été, lors des siècles précédents, conçu et admis dans le cadre tribal de la famille élargie où il fallait protéger les filles et où l’on considérait qu’une part de l’héritage devait revenir systématiquement aux héritiers mâles du côté paternel (oncles, cousins…, ndlr). Une situation injuste aujourd’hui, vu l’émancipation et la contribution matérielle des femmes et la structure de la famille qui est devenue nucléaire. C’est donc une loi qu’il faut tout simplement abroger.

C’est comme le cas du wali pour le mariage. Une condition qui n’est plus d’actualité…
Tout à fait, dans la doctrine malikite, en l’absence du wali, le mariage était considéré comme invalide. Cela est dépassé actuellement, car le contexte ne s’y prête plus.

Sur plusieurs thématiques abordées dans votre rapport, le Collectif a demandé l’avis des oulémas. Pourquoi cette consultation ?
Nous avons pensé que sur certains points, il était judicieux de se concerter avec quelques théologiens qui doivent contribuer, à leur tour, à réfléchir et à trouver des solutions alternatives aux dispositions posant problème. Dans leurs réponses, il n’y a pas eu de refus catégorique à nos propositions, ils ont, au contraire, appelé au débat afin de dépasser les divergences des différentes écoles juridiques. Lequel débat permettra de trouver des solutions dans les limites de la Charia, autrement dit de la voie éthique de l’islam. La concertation est nécessaire et doit être pluridisciplinaire afin que puissent y contribuer aussi les sociologues, les juristes, les économistes en vue de proposer des réformes de lois équitables et contextualisées.

Justement, suggérer de débattre de certains points ne dénote-t-il pas d’une certaine peur d’amender ?
Vous savez, selon un sondage, 75% des Marocains souhaitent une réforme basée sur la Charia. De ce fait, la réforme de la dimension religieuse fait toujours peur. C’était le cas, en 2004, lorsqu’il a fallu élaborer la Moudawana et les peurs de l’époque ont pu être dépassées grâce au dialogue et à la concertation.

Comment rassurer alors ?
En menant un débat dépassionné, non polémique, sans controverse et dans le respect mutuel. Il faut débattre avec beaucoup de sagesse et de maturité. Et agir sur la base de l’argumentaire suivant. La réforme doit s’inscrire dans le cadre du respect de l’islam et de ses valeurs éthiques qui ne sont nullement remises en cause mais en dépassant les injustices des interprétations juridiques préexistantes. Car la justice est une valeur constante et immuable de l’islam. Et élaborer des réformes justes et équitables c’est être dans le respect du cadre référentiel de l’islam.

L’objectif du Collectif est de proposer au gouvernement un document de travail. Quelle est la prochaine étape ?
Nous avons élaboré des propositions de réforme et nous les avons déclinées en différentes pistes d’action. Le rapport est en cours d’édition dans trois versions, arabe, français et anglais, pour être remis aux destinataires prioritaires, notamment le chef du gouvernement, les principaux partis de la majorité et de l’opposition, aux présidents des Chambres du Parlement ainsi que le CNDH. Ce qui permettra d’ouvrir un débat global et facilitera la contribution de toutes les parties. C’est donc une action et une initiative essentiellement citoyenne.

Les thématiques que vous avez abordées ont déjà été traitées par des associations, en particulier celles féminines. Comptez-vous les associer à votre démarche ?
Oui, les thématiques ont été abordées par les associations selon leurs affinités. En revanche, nous avons essayé d’avoir une vision globale et de faire un travail complet qui ne reste pas limité uniquement au Code de la famille. Nous avons abordé les autres textes, notamment le Code pénal. Toutes ces démarches visent les mêmes objectifs: protéger les femmes, les enfants en vue d’une stabilité de la famille.

Le volet de l’applicabilité des lois est important et pose toujours problème. Il faut également agir et impliquer les parties concernées…
Il est certain que même si les lois sont progressistes, les résultats escomptés ne seront pas atteints sans la nécessaire réforme du volet de l’éducation en général et du religieux en particulier. Ce qui reste déterminant pour le changement des mentalités et permettra d’avoir ultérieurement une meilleure et réelle effectivité des lois.

Après le discours royal, plusieurs initiatives de la société civile ont été lancées pour accélérer le chantier de la réforme. Mais, du côté du gouvernement, il n’y a pas encore de visibilité…
En effet, la société civile a élaboré plusieurs initiatives, il y a matière à travailler, notamment les propositions des associations et de diverses institutions comme le CNDH, le CESE ou encore le HCP. Maintenant, en ce qui concerne le timing, il appartient au politique d’accélérer le mouvement pour répondre aux aspirations actuelles des citoyennes et citoyens marocains du XXIe siècle.