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Aawatif Hayar: «La violence touche 70% des jeunes filles âgées entre 15 et 19 ans»
De par ses missions, le ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille, se mobilise pour la protection des femmes contre toutes les formes de violence. L’objectif est double : ouvrir un débat public sur la violence et sécuriser tous les espaces pour préserver la dignité des femmes. La ministre fait le point sur les actions menées.
Le 25 novembre de chaque année, le ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille fait campagne contre la violence à l’égard des femmes. Durant 15 jours, des actions de sensibilisation sont menées à travers le pays appuyant la stratégie GISSR pour un développement social inclusif, innovant et durable 2022-2026, adoptée par le ministère. Placée sous le slogan «La violence contre les femmes est condamnée, mobilisons-nous pour la signaler en tous lieux», cette campagne 2023 ambitionne de renforcer la protection des femmes contre toutes les formes de violence dont le taux de prévalence se situe aujourd’hui à 57,1%.
Le ministère a lancé, en début de semaine, la campagne annuelle contre la violence à l’égard des femmes. Quel est le thème retenu cette année ?
Conformément à la résolution n° 54/134 de l’Assemblée générale des Nations unies, qui a proclamé le 25 novembre de chaque année comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille organise la «21e Campagne nationale pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes et des filles», sous le thème «Pour un environnement sûr qui protège les femmes et les filles de la violence» et pour slogan «La violence contre les femmes est condamnée, mobilisons-nous pour la signaler en tous lieux».
Le ministère vise, à travers cette 21e campagne, à ouvrir un débat public et scientifique avec tous les acteurs concernés par la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la promotion de leurs droits, pour rendre tous les espaces sûrs pour tous, notamment pour les femmes. La violence à l’égard des femmes, sous toutes ses formes, surtout physique, psychologique, sexuelle et économique, est l’une des atteintes les plus manifestes à la dignité des femmes, et une violation de leurs droits. Ces violences empêchent les femmes de jouir des droits et libertés qui leur sont reconnus par la Constitution, les conventions internationales et les lois nationales. Elles affectent leur santé psychologique et physique et les privent de contribuer au développement de notre pays au même titre que les hommes.
Le choix du thème de cette année s’inscrit également dans le cadre de la mise en œuvre des engagements du ministère inscrits dans l’accord de partenariat sur l’innovation technologique et l’action de proximité au service de la lutte contre le harcèlement sexuel, signé entre la présidence du ministère public, le ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement primaire et du sport, le ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille, et le ministère délégué auprès du chef du gouvernement chargé de la Transition numérique et de la réforme de l’administration, ainsi que l’Union nationale de la femme marocaine, le 8mars 2023.
Quels sont les objectifs assignés à cette campagne ?
Cette campagne nationale vise l’accélération de la mise en œuvre des politiques publiques en la matière, notamment le troisième plan gouvernemental pour l’égalité (PGE III), et l’implication des acteurs au niveau central et local dans les efforts nationaux visant à renforcer la protection des femmes contre toutes les formes de violence. La volonté du ministère est couplée à une mobilisation institutionnelle autour de la gravité de la violence dans tous les espaces et de la nécessité de signaler ces actes de violence par les victimes et leur permettre d’accéder aux services dédiés. Par ailleurs, le ministère vise aussi l’implication de la société civile, considérée comme un partenaire essentiel et incontournable dans la mise en œuvre des diverses politiques et programmes publics.
Le Maroc a adopté, en février 2018, la loi 103.13 contre la violence. Peut-on en évaluer l’application ?
L’adoption de la loi 103.13 a permis au Maroc de disposer d’un cadre juridique pour lutter contre la violence à l’égard des femmes sous toutes ses formes. Élaborée selon une approche participative, cette législation reflète la volonté de l’État de lutter contre la violence à l’égard des femmes et de réduire l’impunité à cet égard. Elle constitue un cadre juridique normatif cohérent et clair, établi suivant les principes fondamentaux pour faire face au phénomène des violences à l’encontre des femmes, à savoir la prévention, la protection, la poursuite des auteurs et la prise en charge des victimes.
Cinq années après son entrée en vigueur, le ministère a lancé une étude de suivi en vue d’évaluer l’exécution de ses dispositions, de déterminer son importance, sa capacité à s’adapter aux évolutions de la société, ainsi que les différentes menaces auxquelles les femmes sont confrontées. L’étude a aussi présenté une panoplie de conclusions et de recommandations. Les conclusions ont fait ressortir les points forts de la loi 103.13, notamment son appui sur une approche participative qui permet de traiter la violence à l’égard des femmes dans un cadre global, son incrimination d’un certain nombre de formes de violence, que ce soit à la maison, au travail ou dans l’espace public, en plus de son incrimination du harcèlement sexuel et de l’augmentation des peines qui s’y rattachent.
Mais les associations féminines ont aussi signalé des limites…
Oui, il existe des limites qui ont été recensées par l’étude. Celle-ci a pointé du doigt le fait que la définition de la violence n’englobe pas la violence politique, la violence judiciaire et la violence numérique. Et autre limite importante : la persistance des difficultés à prouver les différentes infractions commises contre les femmes. Mais, globalement, l’étude a révélé que tous les acteurs ont déployé des efforts considérables pour assurer une meilleure mise en œuvre de la loi, d’une part, et, d’autre part, que le taux de violence a enregistré une baisse significative, comparée à la situation avant la promulgation de la loi précitée.
Au-delà du cadre législatif, quelles sont les actions menées par votre département pour lutter contre toutes les formes de violence ?
Dans le cadre de ses efforts pour renforcer la protection des femmes contre toutes les formes de violence exercées à leur encontre, le ministère a consacré l’un des axes de sa stratégie GISSR pour un développement social inclusif, innovant et durable 2022-2026, à la lutte contre la violence à l’égard des femmes, avec comme objectif de «réduire le taux de prévalence de la violence à l’égard des femmes». Cette stratégie ambitionne premièrement la poursuite de la réhabilitation des infrastructures, notamment des établissements de protection sociale, le lancement du processus d’accréditation des travailleurs sociaux, ainsi que la mise en place d’une plateforme numérique sous forme de guichet unique, orientant les catégories bénéficiaires vers les structures ciblées et recueillant et structurant les données. Deuxièmement, sont visés l’amélioration et le renforcement du système de lutte contre la violence faite aux femmes et leur prise en charge et ce, à travers la création et la réhabilitation de 83 établissements multiservices (EMF) en 2023 visant la prise en charge directe des femmes victimes de violence, leur écoute et leur accompagnement. D’un autre côté, le Cadre stratégique pour l’égalité et la parité à l’horizon 2035 : «Maroc leadership, Bien-être et Valeurs», et de son 3e plan gouvernemental pour l’Égalité PGEIII 2023-2026, ont également réservé un axe/programme à la «Prévention et protection : un environnement protecteur des femmes». Le département a poursuivi la mise en place de centres pour accueillir et héberger les femmes victimes de violence. Aujourd’hui, nous avons pu atteindre 105 Espaces multifonctionnels pour les femmes (EMF), répartis sur toutes les provinces et régions du Royaume.
Et vu le rôle incontournable de la société civile dans les efforts de lutte contre les violences à l’égard des femmes, le ministère a procédé à la signature de conventions de partenariat avec des associations actives dans le domaine, pour contribuer à la gestion des EMF, et surtout pour opérationnaliser le service d’hébergement. Enfin, le ministère verse, sur trois années, une subvention à 57 associations qui gèrent les centres d’écoute et d’orientation des femmes victimes de violences.
Peut-on avoir une cartographie de la violence ?
Les enquêtes nationales de la prévalence de la violence à l’égard des femmes, réalisées par le Haut-Commissariat au Plan, permettent de rendre compte de la réalité des violences à l’encontre des femmes et d’en dresser la cartographie. L’analyse des données de la dernière enquête, réalisée en 2019, montre que sur une population de 13,4 millions de femmes et filles âgées de 15 à 74 ans, plus de 8 femmes sur 10 ont subi au moins une forme de violence durant leur vie (82,6%). Les différences entre l’urbain (83,1%) et le rural (81,6%) ne sont pas significatives. Cette prévalence globale est encore plus élevée dans certaines régions du Maroc, notamment à Casablanca-Settat (92,8%), Beni-Mellal-Khénifra (92,5%), Tanger-Tétouan-Al Hoceima (91%) et Souss-Massa (90,3%). Elle est, cependant, moins élevée dans d’autres régions, comme l’Oriental (71,3%), le Sud (76,3) et Drâa-Tafilalet (78%). Ces pourcentages très élevés illustrent l’aspect structurel de la violence dans la société marocaine.
Durant les 12 derniers mois précédant l’enquête, plus de 7,6 millions de femmes, soit un pourcentage de 57,1%, ont subi un acte de violence, tous contextes et toutes formes confondus. Les femmes des régions de Casablanca-Settat (71,1%), Béni Mellal-Khénifra (63,9%) et Tanger-Tétouan-Al Hoceima (61,5%) et Souss-Massa (58,2%) subissent plus de violence que leurs compatriotes des autres régions. Il est à remarquer que les taux les plus bas et non surprenants sont enregistrés dans les régions du Sud (37,4%), l’Oriental (37,5%) et Darâa Tafilalet (40,6%). Il serait intéressant d’approfondir l’analyse de ces différences de taux par des études socio- anthropologiques et historiques.
Quel est le taux de prévalence de la violence à l’égard des femmes ?
Toujours selon la dernière enquête réalisée par le HCP, sur une population de 13,4 millions de femmes et filles âgées de 15 à 74 ans, plus de 8 femmes sur 10 ont subi au moins une forme de violence durant leur vie. Un pourcentage de 57,1%, contre 62,8%, dix ans plus tôt en 2009, de femmes qui ont subi un acte de violence, tous contextes et formes confondus. Cette violence touche plus les femmes du milieu urbain (5,1 millions de femmes, soit 58,3%) que celles du milieu rural (2,5 millions, soit 55%).
Et quel est le profil des victimes ?
Il apparaît que les catégories sociales les plus vulnérables à la violence sont les filles et les femmes âgées de moins de 50 ans, parmi lesquelles la prévalence dépasse la moyenne nationale, et notamment pour les jeunes âgées de 15-19 ans qui sont exposées à la violence à hauteur de 70,7% et celles âgées de 20-24 ans à hauteur de 65,8%. De même, les femmes célibataires (63,5%) constituent la catégorie sociale la plus vulnérable, comparées aux mariées (59,2%), aux divorcées (57,9%) et surtout aux veuves (25,4%).
Par ailleurs, l’enquête a révélé la faiblesse du signalement de la violence par les femmes. Elles sont 10,5% à avoir porté plainte pour actes de violence, et seulement 8% pour ce qui est des cas de violences conjugales, dont 3% sont relatifs à la violence sexuelle et 7,5% à la violence dans l’espace public.

