Influences
Portrait Imad Jadir : Profession, traquer les fraudeurs à l’assurance
Rien ne prédestinait cet ancien gendarme à devenir enquêteur d’assurances. Il découvre le métier par pur hasard en discutant avec un ami avocat. Il crée son cabinet en 2012 et décide de se lancer aux trousses des fraudeurs…
Imad Jadir, ancien gendarme, décide de revenir à ses premières amours lorsqu’en 2012 il crée Med Consulting et Investigation et devient ainsi enquêteur d’assurances. Non, il n’a pas la grosse moustache du gendarme. Mais le bon flair et la précision de l’investigation. Deux atouts qui lui ont permis de travailler pour la lutte contre la fraude en assurance. L’idée lui a été soufflée par un ami, avocat spécialisé en assurances. «Lorsque j’ai démissionné des services de la gendarmerie, après y avoir passé une dizaine d’années, mon projet était de créer une société de sécurité. Mais le destin en a voulu autrement puisqu’après un échange avec mon ami, celui-ci m’a proposé de travailler avec lui pour mettre mon expérience en investigation au service de son cabinet», explique Imad Jadir qui passa une année et demie dans le cabinet d’avocat, «une expérience qui m’a permis de renouer avec le droit, de me pencher sur le secteur des assurances et de consolider mes connaissances en la matière pour une maîtrise de la réglementation et des procédures». Et le tour est joué: l’ancien gendarme, diplômé en droit privé, devient alors enquêteur.
Un métier nouveau et non encore réglementé au Maroc. Alors que sous d’autres cieux, en France par exemple, les premiers cabinets ont été créés au début des années 80, au Maroc, il faudra attendre les années 2000 pour voir cette profession émerger. Med Consulting et Investigation est en fait le deuxième cabinet d’enquêteur en assurance à voir le jour après un cabinet à Tanger spécialisé dans la fraude dans la branche automobile. Et plus précisément en vol de véhicules. Imad Jadir a, quant à lui, décidé de ratisser large en traquant les fraudeurs dans toutes les branches, notamment l’assurance-vie, non-vie et le risque industriel.
Si l’idée a été suggérée par un ami, sa concrétisation a bénéficié de l’aide du patron de l’Agence française de lutte contre la fraude à l’assurance (ALFA), un ancien gendarme français. La relation avec cette entité ne s’est pas limitée à la création du cabinet, puisque Alfa fait aujourd’hui appel à Med Consulting et Investigation pour enquêter sur des sinistres impliquant des assurés marocains résidant à l’étranger ou bien qui ont lieu au Maroc. La profession n’étant pas réglementée, la création d’un cabinet d’enquête en assurance est régie par les lois communes de la création d’entreprise.
L’enquête à caractère consultatif
Ayant démarré avec deux personnes, l’équipe de Med Consulting et Investigation compte aujourd’hui 10 enquêteurs. Tous des anciens gendarmes. Saisi exclusivement par les compagnies, le cabinet d’enquête est chargé de «fouiner» pour établir, ou pas, une fraude. «Notre travail consiste à vérifier les informations communiquées par l’assuré. Les enquêteurs vont également sur le terrain pour recueillir des témoignages et chercher des indices prouvant la véracité du sinistre», explique Imad Jadir qui souligne que «la recherche des preuve se fait dans le respect des lois en vigueur et dans le respect de la vie privée des assurés». Ce qui justifie la très grande discrétion qui entoure les enquêtes. «L’assuré ne doit pas savoir que son assureur suspecte une fraude et, d’autre part, pour des raisons commerciales et pour la notoriété de la compagnie, celle-ci ne doit pas faire savoir qu’elle a des démêlées avec ses assurés». Autant de raisons qui font que les enquêteurs n’ont pas les mains libres. Ainsi, ils ne peuvent auditionner les assurés et ne peuvent dévoiler des informations sur leur vie privée. Toutefois, dans certains cas, lorsque la justice est saisie, ils peuvent faire appel au service d’un huissier de justice pour donner une force légale à leurs constats. Les enquêteurs disposent de 3 à 6 mois pour boucler les dossiers. Un délai fixé de commun accord avec la compagnie.
Les conclusions de l’enquête n’ont qu’un caractère consultatif. «Elles servent de base de travail pour les services internes de la compagnie ou bien pour son avocat lorsque l’affaire est portée en justice», précise Imad Jadir. Très peu d’affaires vont en justice, sauf lorsqu’elles sont le fait d’un réseau organisé ou lorsque l’enjeu financier est important. Le plus souvent, les dossiers font l’objet d’un arrangement à l’amiable entre l’assureur et l’assuré qui opte pour le désistement. Faute de statistiques, il est difficile d’estimer la fraude. Pour les professionnels celle-ci représenterait 20% du chiffre d’affaires annuel d’une compagnie. Pour notre enquêteur, la fraude varierait entre 10 et 12 millions de dirhams par branche pour chaque compagnie.
De par son expérience, Jadir dira que la fraude concerne en premier lieu les assurances obligatoires, notamment l’automobile, l’accident du travail et la maladie. Viennent ensuite les risques industriels, comme l’incendie ou encore la perte de matières premières ou de matériel. La fraude intervient à toutes les étapes de l’assurance: au niveau de la souscription (une sur ou sous-évaluation des biens à assurer, la survenance d’un risque au lendemain de la souscription du contrat) ou encore au niveau du sinistre qui peut être «fabriqué et minutieusement simulé». Il faut souligner qu’internet contribue beaucoup au développement de la fraude, notamment pour la falsification des documents administratifs et du Photoshop. On apprendra, par ailleurs, que la fraude n’est pas le fait de l’assuré, mais souvent de personnes qui se connaissent en assurance. «Le fraudeur est souvent une personne qui maîtrise les rouages et les procédures du secteur. Il travaille dans les différents services ayant un lien avec l’assurance. Souvent, ces petites mains poussent les assurés à frauder en leur facilitant la tâche. Le montage du faux sinistre se fait en contrepartie d’une somme allant de 5.000 à 6.000 dirhams», confie celui pour qui la fraude ne semble plus avoir de secret. Perspicace et très vigilant, quand certaines anomalies lui mettent la puce à l’oreille, il lui faudra moins de 48 heures pour établir la fraude. La récidive, le changement de garantie ou encore la date de survenance du sinistre sèment le doute et l’interpellent.
Il n’y a pas que le travail dans sa vie
Des enquêtes, le patron de Med Consulting et Investigation en a mené des milliers depuis 2012. Chaque année, son cabinet traite 700 à 800 affaires pour le compte des compagnies de la place. Et certaines ont marqué son esprit parce qu’elles sont étranges et souvent mal ficelées. C’est le cas d’une cinquantaine de faux sinistres automobiles montés par un réseau qui s’est avéré, note Imad Jadir, pas si futé que cela. «Une vérification faite au niveau d’un centre d’immatriculation d’une petite ville a révélé que la série D marquée sur la plaque du véhicule n’existait pas, puisque le centre minéralogique en était encore à la série A !». Ou encore, la déclaration, par un MRE, d’un accident de circulation dans le sud du pays qui aurait coûté la vie à son épouse. Mais, dans la ville, personne n’a connaissance du sinistre : «Les témoignages recueillis sur place ont révélé qu’il n’y a jamais eu d’accident et encore moins de décès ! L’enquêteur se souvient aussi avoir «démasqué une petite entreprise, nouvellement créée au nord du Maroc, qui a assuré un parc automobile fictif de 20 véhicules coûtant chacun 1 million de dirhams».
La lutte contre la fraude dans l’assurance est certes son gagne-pain, mais Imad Jadir estime nécessaires la mobilisation des acteurs du secteur et la mise en place d’outils pour contrecarrer ce phénomène. Les opérateurs, conscients de la situation et du coût qu’elle engendre, tentent de s’organiser en mettant en place des services internes de lutte contre la fraude. De son côté, la Fédération marocaine des sociétés d’assurance et de réassurance planche actuellement sur la mise en place d’une plateforme d’échange d’informations entre les acteurs, notamment les compagnies et les administrations. Par ailleurs, il faudrait également revoir les dispositions du Code des assurances qui ne prévoit pas de sanctions à la fraude ! La mise en place des mécanismes de contrôle faciliterait la tâche de Imad Jadir qui reconnaît le caractère stressant de son métier. Après une longue journée de travail, l’enquêteur s’accorde, quotidiennement, des moments de détente en bord de mer avec la famille. Baignades et parties de cartes avec ses sœurs et ses neveux. Car pour ce cinquantenaire, la famille est primordiale…
