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Culture

Livre : L’obstination des éditeurs

Tirages réduits, marges serrées, lecteurs trop rares… l’édition marocaine navigue en eaux troubles. Pourtant, derrière les difficultés, plusieurs maisons d’édition continuent de tenir la barre. Entre engagement culturel et inventivité éditoriale, elles tentent de maintenir le livre à flot et d’élargir le cercle des lecteurs.

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Au Maroc, l’édition avance souvent à pas comptés, mais elle avance. Le secteur n’a ni les volumes ni la puissance industrielle des grands marchés européens, pourtant il demeure un espace essentiel de production intellectuelle et de circulation des idées.

Il fonctionne avec ses propres équilibres : un lectorat relativement restreint, des tirages modestes et des maisons d’édition qui doivent constamment arbitrer entre ambition culturelle et réalité économique.
On rappelle régulièrement ce paradoxe.

Le bât blesse toutefois sur un point : on décrivait déjà au début des années 2000 un paysage marqué par une production limitée et la coexistence de deux grands espaces linguistiques, arabophone et francophone.

On retrouve également les mêmes pratiques éditoriales classiques, comme le passage par des comités de lecture et des tirages qui, à l’époque, pouvaient atteindre quelques milliers d’exemplaires. Autant d’éléments qui témoignent de la fragilité structurelle du marché.
Cette photographie ancienne doit être lue comme un repère historique, elle ne reflète pas nécessairement l’état actuel du secteur, mais elle montre que les contraintes économiques de l’édition marocaine ne datent pas d’hier.

Depuis, le paysage s’est transformé sans pour autant changer d’échelle. Les maisons d’édition se sont diversifiées, les catalogues se sont étoffés et certaines thématiques ont gagné en visibilité. La production éditoriale marocaine tourne aujourd’hui autour de plusieurs centaines de nouvelles œuvres par an, la fiction restant majoritaire.
Dans le même temps, les tirages demeurent modestes : certains éditeurs évoquent des impressions qui tournent souvent autour de 1.000 exemplaires, parfois davantage selon la notoriété de l’auteur ou le potentiel du livre. Pourtant, certains titres réussissent à dépasser ces limites et à rencontrer un public plus large. C’est notamment le cas de certains ouvrages d’histoire ou de témoignage, dont le succès traduit un intérêt croissant pour la mémoire politique et sociale du pays.

Cette tension entre ambition intellectuelle et contraintes économiques apparaît encore plus nettement lorsque l’on observe les réalités financières de l’édition. Publier un livre reste une entreprise fragile, où les marges sont faibles et les risques élevés. Entre les coûts de fabrication, la rémunération de l’auteur, la part du diffuseur et les dépenses de promotion, la rentabilité d’un ouvrage demeure incertaine. Plusieurs éditeurs le reconnaissent. L’édition relève souvent davantage d’un engagement culturel que d’une activité véritablement lucrative. Les soutiens institutionnels existent, mais ils restent limités et parfois tardifs.

Les aides publiques à l’édition, par exemple, ne concernent qu’un nombre restreint de titres et ne couvrent qu’une partie des coûts de production.
Le prix du livre demeure, par ailleurs, un obstacle pour une partie du lectorat. En dehors d’un public relativement restreint (enseignants, universitaires ou lecteurs déjà familiers des librairies), la fréquentation de ces dernières reste limitée.

Le problème ne tient pas nécessairement à un désintérêt pour la lecture, mais bien souvent au coût du livre, jugé trop élevé pour certains lecteurs. Des maisons d’édition ont tenté de contourner cet obstacle. Les éditions Le Fennec ont ainsi lancé une collection de livres de poche proposés à 10, 15 ou 20 DH, une politique tarifaire pensée pour élargir le lectorat. L’initiative, portée par Layla Chaouni, a rencontré un franc succès. Certains titres ont atteint plus de 4.000 exemplaires vendus en quelques mois seulement. Une stratégie qui a depuis inspiré d’autres éditeurs, convaincus que la démocratisation du livre passe aussi par des formats et des prix plus accessibles.

Les difficultés du secteur apparaissent aussi dans les tirages. Les directeurs des éditions racontaient ainsi avoir progressivement revu leurs ambitions à la baisse. Là où certains ouvrages tiraient autrefois à 3.000 exemplaires, ils se sont résolus au fil du temps à réduire leurs impressions, parfois jusqu’à 500 exemplaires, afin d’éviter les stocks invendus. Ce fragile équilibre se lit également dans les rythmes du marché. Contrairement à la France, où la «rentrée littéraire» constitue un événement majeur structurant la production éditoriale, le Maroc ne connaît pas réellement ce phénomène. Chaque mois de septembre, les librairies marocaines voient surtout affluer deux types de publications : les manuels scolaires, qui représentent une part importante du chiffre d’affaires des libraires, et les livres importés issus de la rentrée littéraire française. Dans l’Hexagone, ce moment concentre plusieurs centaines de parutions en quelques semaines. Au Maroc, en revanche, la dynamique reste plus diffuse. Certaines maisons d’édition tentent certes de synchroniser leurs nouveautés avec ce calendrier, mais il n’existe pas de véritable «rentrée littéraire marocaine» structurée.

Une passion plus forte que les chiffres
Dans ce paysage éditorial, quelques maisons jouent un rôle structurant depuis plusieurs décennies. C’est le cas notamment de La Croisée des Chemins, fondée en 1980 par Abdelkader Retnani. La maison d’édition revendique aujourd’hui un catalogue important et une production multilingue couvrant le français, l’arabe, l’anglais et l’amazigh. Elle organise son activité autour de plusieurs axes éditoriaux, notamment l’essai, le roman et le beau livre, et affirme avoir publié plus d’un millier de titres depuis sa création. Cette diversité éditoriale reflète son ambition : accompagner les débats intellectuels du pays tout en soutenant la création littéraire.

La trajectoire de Tarik Éditions illustre une autre facette de l’édition marocaine : celle des maisons engagées dans la publication de témoignages et d’ouvrages liés à la mémoire politique du pays. Fondée à la fin des années 1990, elle s’est notamment fait connaître par la publication du livre «Tazmamart, cellule 10» d’Ahmed Marzouki. Cet ouvrage constitue l’un des plus grands succès éditoriaux publiés au Maroc, devenant une référence dans le champ des témoignages sur les années de plomb. Ce succès souligne un phénomène plus large : la montée en puissance d’une littérature de mémoire et d’histoire qui répond à une demande croissante du public pour des récits longtemps absents de l’espace éditorial.

D’autres maisons d’édition occupent également une place importante dans cet écosystème. Afrique Orient, fondée à Casablanca en 1983, se présente comme une entreprise familiale ayant progressivement constitué un groupe intégré, couvrant la conception, l’impression et la distribution des livres.

Quant à Marsam, son histoire commence dans un tout autre domaine : celui de l’art contemporain. Créée en 1975 comme galerie d’art à Rabat, la structure développe ensuite une activité éditoriale à partir de la fin des années 1990 et revendique aujourd’hui plusieurs centaines de titres publiés dans des genres variés, allant de la poésie au beau livre.

De leur côté, les éditions Le Fennec, actives depuis 1987 sous l’impulsion de Layla Chaouni, se sont imposées comme l’un des éditeurs les plus visibles de la scène littéraire marocaine. Cette maison fait de l’édition son activité exclusive et a choisi, dès ses débuts, de publier aussi bien en arabe qu’en français. Sa production annuelle tourne autour de 18 titres, avec des tirages qui varient généralement entre 500 et 1.500 exemplaires, pouvant atteindre 3.000 selon l’auteur et le potentiel du livre.

En 2025, plusieurs titres ont rencontré un écho particulier auprès du public. Parmi les ouvrages les plus diffusés figurent notamment le coffret «Petites et grandes histoires du Maroc (tomes 1 et 2)» de Rachid Boufouss, le roman «Le ciel carré» de Mohammed Serifi-Villar, «Une femme sur le toit» de Souad Benkirane, mais aussi les ouvrages de la sociologue Fatema Mernissi, figure majeure du catalogue de la maison. S’y ajoutent des titres d’auteurs reconnus de la scène littéraire marocaine comme «La nuit nous emportera» de Mahi Binebine ou encore «La trahison» de Myriam Jebbour.
L’éditeur prépare également plusieurs nouveautés pour l’année 2026 et le Salon international de l’édition et du livre. Parmi les parutions annoncées figurent un coffret consacré au dramaturge Ahmed Ghazali réunissant cinq pièces de théâtre, ainsi qu’un coffret dédié à l’œuvre romanesque de Mustapha Kebir Ammi. La maison prévoit également la publication du roman «Une reine» de Judith Elmaleh, de «Lahchouma» de Dounia Hadni, du roman graphique «L’oiseau de Tazmamart» en coédition avec les éditions Alifbata, ou encore de «Gaza, l’aube d’un nouveau monde ?» d’Abdessalam Cheddadi. À cela s’ajoute «Une petite vie à Sidi Youssef Ben Ali», un recueil de nouvelles de My Seddik Rabbaj. Le programme comprend également plusieurs titres en langue arabe, dont

«وتسير الجبال سيرا», roman de Youssef Maimouni traduit par Abdelkader Chaoui, ainsi que «أعماق الرجال», roman de Samira El Ayachi traduit par Mohammed Hammoudane.
Car au Maroc, publier un livre relève souvent d’un pari. Pari sur un auteur, sur une idée, sur un lecteur qui n’est pas toujours au rendez-vous. Mais c’est précisément dans cet espace fragile que l’édition continue de tenir bon. Au bout de la chaîne demeure cette conviction simple… et obstinée : un pays qui écrit et qui lit est un pays qui continue de penser.