La chercheuse qui défie les lois de la physique

Sa bosse des maths l’a menée sur les chemins de la recherche. Big Bang, boson de Higgs et collisionneur du Cern…, autant de thématiques qui ont guidé ses recherches. Elle compte aujourd’hui parmi les 200 scientifiques les plus influents du monde.

La réussite et la célébrité ne lui sont pas montées à la tête. Rajaa Cherkaoui ElMoursli demeure, comme elle l’a toujours été, une femme simple. Elle raconte modestement son parcours de chercheuse, de scientifique et de femme. Un parcours brillantissime qui lui a valu diverses distinctions et reconnaissances au Maroc comme à l’international, et par lequel cette «Cherkaouia», originaire de Bejaâd et native de Salé, prouve qu’avec «la persévérance, le courage et un travail de longue haleine» tout est possible.
Pour Rajaa Cherkaoui, enseignante et chercheuse en physique nucléaire à l’Université Mohammed V de Rabat, «la vie a été une série d’heureux accidents». Au primaire déjà, elle se découvre la bosse des mathématiques sans réellement les aimer et sans avoir, contrairement à ses petits camarades de classe, une idée sur ce qu’elle aimerait devenir. Elle allait à l’école en pensant que, comme sa tante paternelle, on la donnerait en mariage à 14 ans, une fois le brevet en poche !

Toujours première de la classe…
Mais son destin a été tout autre. Très douée en mathématiques, elle poursuit, avec trois autres jeunes filles, sa scolarité au lycée Lalla Aicha à Rabat dans une classe spéciale qui fermera en cours d’année faute d’effectif suffisant. Elles sont alors transférées au lycée Descartes pour faire leur terminale. «Et c’est là qu’a eu lieu le déclic et l’orientation vers la filière maths-physique, grâce au soutien de deux professeurs exceptionnels, M.Azéma et M. Saut, qui ont été mes mentors», se souvient Rajaa. Une fois le bac en poche, elle n’avait toujours pas d’idée précise sur le cursus à choisir, elle voulait juste le suivre en France. Conservateur, son père a refusé le choix des études à l’étranger et il a fallu l’intervention de membres de la famille maternelle pour le faire changer d’avis.
«Du coup, il m’a accompagnée à Grenoble où j’ai failli faire (rires) des études d’architecture, si ce n’est la conseillère d’orientation qui, à l’examen de mon dossier, m’a clairement signifié que je n’avais rien à faire dans cette filière. Elle m’a donc vivement suggéré d’aller à la Faculté des sciences», raconte Rajaa qui avoue avoir intégré cette filière par hasard et sans savoir qu’un jour elle la conduirait à ce long parcours de recherches pointues.
Les mathématiques, elle y réussissait haut la main, mais sans passion. La physique, en revanche, «parce que plus compliquée», suscitait tout son intérêt. «C’était un challenge pour moi. Et je travaillais dur, parce que mon père m’avait dit si tu rates ta première année, tu rentres au Maroc !». Un travail acharné qui lui a valu, dans son entourage, le surnom de «kerrada», la bosseuse.
Bucheuse et débrouillarde, elle est devenue, à la grande surprise de son géniteur, indépendante. «Mon père venait souvent me voir et il a été totalement conquis par mon épanouissement. Ce qui a joué en faveur de ma jeune sœur qui a été autorisée, elle aussi, à poursuivre ses études en France».

Retour au bercail
C’est à l’Université Joseph Fourier de Grenoble que le professeur El Moursli a décroché sa maîtrise en recherche, son DEA et enfin un doctorat en sciences physiques avant de regagner le Maroc au début des années 80. Contrairement à plusieurs de ses camarades qui ont intégré les grandes écoles françaises, Rajaa Cherkaoui, après des vacations à Polytechnique, accepte un poste d’enseignant-chercheur à l’Université Mohammed V de Rabat.
Elle rentrera aussi pour accoucher, à Salé, de sa fille aînée. «Mes amis me parlaient d’accoucher là-bas pour les papiers, la nationalité, etc. Et moi, je n’avais qu’une envie : que mon bébé vienne au monde au Maroc, être entourée par la famille et célébrer traditionnellement la naissance».
Rajaa Cherkaoui se voit confier rapidement la responsabilité du laboratoire de physique nucléaire à la faculté des sciences à Rabat. Des années de labeur, de recherche s’en suivent… Un travail dans l’ombre sans chercher à communiquer ou à se faire connaître. De la reconnaissance nationale et internationale de son parcours, d’autres personnes, qu’elle ne connaît pas forcément, s’en chargeront.
Ainsi, en 2015, elle est nominée, sans le savoir, à la Bourse de l’UNESCO et la Fondation du Groupe l’Oréal «For Women In Science», tout comme elle est désignée membre à vie de l’Académie des sciences du Maroc. Plus tard, elle devient membre de l’Académie africaine des sciences. Membre de comités de sélection et d’experts d’organismes scientifiques et universitaires nationaux et étrangers, elle est, depuis 2021, dans le top 50 de l’indice scientifique Alper-Dodger. Et elle s’est vu, tout récemment, décerner la médaille TWAS (Third Word Academy Of Sciences) et figure désormais parmi les 200 scientifiques les plus influents du monde.
Durant sa carrière, elle a encadré 27 étudiants en master et 20 doctorants avec qui elle partage sa passion pour la recherche et transmet les valeurs de «l’engagement, de la persévérance et de l’assiduité». Chercheuse, enseignante accomplie, Rajaa Cherkaoui est aussi une épouse, une mère et une grand-mère comblée. «Mon époux, rencontré en France, m’a toujours soutenue dans mes travaux et m’a encouragée à continuer lorsque je voulais parfois jeter l’éponge», confie cette maman qui a soutenu ses deux filles et son fils dans leurs études et leurs choix professionnels. «Je n’interfère pas dans leurs décisions mais je les encourage à donner le meilleur d’eux-mêmes», dit celle qui, en bonne pédagogue, a transposé ce même schéma avec ses étudiants qu’elle a toujours motivés pour qu’ils aillent de l’avant. Quant à elle, son parcours se poursuit tout en préparant sa retraite…

PROFIL

Engagée dans la recherche. Son bac en poche, elle s’inscrit à l’Université Joseph Fourier de Grenoble pour des études de physique. Elle y décroche sa maîtrise, son DEA et un doctorat en physique nucléaire. De retour au pays, elle décroche un poste d’enseignante à l’Université de Rabat et devient aussi directrice du laboratoire de physique nucléaire.