Influences
Film d’animation made in Morocco : Un rêve en 3D ?
Le Ficam, 23 ans de magie animée, fait briller Meknès et révèle un hic : en 2025, seuls 2% des films sont marocains. Studios audacieux, talents comme Abouhazm et Rguigue, mais budgets maigres et formation en panne freinent le rêve 3D. Le Maroc peut-il passer du brouillon au blockbuster ?
Vingt-trois piges. Le Festival international du cinéma d’animation de Meknès (Ficam) balance du lourd, transformant Meknès en Mecque de l’animation. Ce bijou, qui célèbre la créativité sans frontières, a mis des étoiles dans les yeux des gamins, des grands et des pros, tout en posant les briques d’une industrie marocaine qui rêve en 3D.
Sans le Ficam, son audace et sa vibe internationale, le Maroc ne serait pas là, à caresser l’idée d’un cinéma d’animation qui claque. Mais en 2025, bim, coup de massue : à peine 2 % des films projetés sont made in Morocco. Sérieux ?
Avec une culture qui déborde de couleurs et des studios qui se bougent, comment en est-on encore là ? Le Royaume peut-il larguer les amarres et devenir un boss de l’animation ?
Le Ficam 2025, c’est du caviar pour les rétines, et les talents marocains y plantent leur drapeau. Dans la 16e Compétition internationale du court-métrage d’animation, deux ovnis locaux crèvent l’écran: «Cry Me A River» tricoté des mains de Sara Abouhazm et Aya Hallouli, un mini-film émotionnel qui retourne, et «From Behind by» de Zaid El Assari, un trip narratif qui envoie du steak.
Côté futuriste, la 2e Compétition internationale du film d’animation en VR aligne 12 pépites, dont deux marocaines qui tabassent : «Le Chant du Pétrel» (Nawfal Benbennasser), une immersion qui scotche au patrimoine, et «Disconnect» (Badr Benfanich), un shoot de modernité en réalité virtuelle.
Ces mecs et meufs, portés par la hype du Ficam, prouvent que le Maroc a des griffes et des idées. Mais pour passer à la vitesse supersonique, il y a du taf.
Les chaînes sortent le chéquier
Au Maroc, le cinéma d’animation veut quitter le storyboard pour exploser en Technicolor. Nouvelles salles, chaînes publiques qui se découvrent une passion pour les séries animées marocaines, studios locaux qui jouent les pionniers : le décor est planté. Mais avec des budgets au rabais, une pénurie de talents formés et personne pour tenir la baguette, le secteur galère à passer du brouillon au blockbuster. Ali Rguigue, agitateur de pixels, nous guide dans ce chantier bourré de promesses.
Depuis 2020, l’animation marocaine sent le vent tourner. Enfin, une petite brise. Les chaînes publiques, 2M et la SNRT, ont décrété que les séries animées, c’est bankable, et les ont gravées dans leurs tablettes. Résultat : une ribambelle de studios locaux se jettent dans l’arène.
À Tanger, Artchemist Studio sculpte des persos en 3D et des effets spéciaux qui claquent. À Casablanca, Pix and Love fait briller les pubs d’Aïcha et les bandes-annonces du Ficam. Neverseen, monté par des ex-geeks du jeu vidéo, joue les avant-gardistes, pendant que Triaxis Studio s’éclate avec la réalité virtuelle. Et puis, il y a Artcoustic, qui mitonne des séries pédagogiques pour Al Aoula et 2M, attendues dès 2022.
«On a posé les premières pierres de cette industrie», clame Ali Rguigue, fer de lance de cette épopée. Et il ne plaisante pas : «Présence internationale renforcée, avec un projet marocain pitché au Festival d’Annecy par Jihane Joypaul aux côtés de grands studios, et la création d’un comité marocain de liaison Annecy.
Reconnaissance institutionnelle, avec un long-métrage de Khalid Naït Zlay sélectionné dans le cadre de la coproduction France-Maroc au Marché du Film de Cannes 2024. Ouverture intersectorielle, avec des initiatives croisant gaming et animation, soutenues par des éditeurs majeurs en partenariat avec le MJCC.
Exportation du patrimoine culturel via des séries et documentaires sur TV5 Monde et en coproduction avec 2M. Production en forte croissance, avec plusieurs séries, documentaires animés et courts-métrages en développement, et la naissance de nouveaux studios». Ça envoie du lourd, non ?
Des projets comme «Lina & Adam» de Langages du Sud, adapté d’une série de bouquins pour mômes, montrent que le Maroc veut ses histoires en dessins animés. Mais derrière les pixels flashy, ça coince sévère.
Moyens en basse résolution
Premier hic, et il est costaud : où sont les pros ? «Le Maroc a du potentiel humain, mais zéro encadrement pédagogique pour former les futurs cadors de l’animation», lâche un dessinateur en anonymat, dépité. Rguigue enfonce le clou : «Le déficit en formation spécialisée, surtout sur les compétences techniques avancées et les standards internationaux, est un frein majeur.
L’offre actuelle reste académique et rigide, alors que le secteur a besoin de talents capables de s’adapter immédiatement à des environnements de production basés sur des moteurs temps réel, des logiciels d’animation assistés par IA, ou des processus de storyboard semi-automatisés».
Faire une série animée, c’est un marathon: scénario, storyboard, animation, son… Tout repose sur des persos fictifs, et ça, ce n’est pas du cinéma de tonton.
Côté fric, c’est la douche froide. En 2020, 2M a dégainé 2 millions de dirhams pour sa première série animée. Deux millions ? Une blague, selon notre dessinateur. Rguigue, lui, précise que «les budgets alloués par les chaînes, souvent inférieurs à 2 millions de dirhams, restent très limités face aux standards internationaux.
Mais chez Artcoustic, on a abordé cette contrainte avec une vision collective. Avec des studios comme Lorem ou Neverseen, on a relevé le défi pour lancer un mouvement : proposer des séries locales, rencontrer le public, encourager une culture de contenus marocains et ouvrir la voie à une écriture plus ambitieuse».
Du coup, les studios crachent au bassinet pour boucler les projets, en priant pour que l’industrie 3D décolle. Et pour couronner le tout, personne ne joue les chefs d’orchestre. «Le manque de financement structuré et l’absence de mécanismes d’aide réguliers et compétitifs à l’échelle internationale sont un frein majeur.
L’intégration insuffisante du Maroc dans les chaînes de valeur mondiales limite l’exportation, et le manque de coordination institutionnelle freine toute la chaîne, de la création à la diffusion», déplore Rguigue. Bienvenue dans l’impro marocaine, version pixelisée. Sacerdoce?!

Morgan Ommer a consacré près de 4 ans aux 2 épisodes de Madame Pirate, une animation VR primée au Ficam 2024, réalisée avec un budget de 200.000 à 300.000 euros.
Le bahut qui veut sauver la mise
Mais Rguigue n’a pas jeté l’éponge. Il a lancé Flow Motion School, la première école d’animation du Maroc, avec l’Initiative nationale pour le développement humain, le CPDH de Hay Hassani et la Fondation Azura.
Et cette année, ça prend du galon: «Grâce à un partenariat stratégique avec la Fondation Drosos, Flow Motion School repose sur une vision commune : capitaliser sur l’impact social de la formation, accompagner l’émergence des talents et influencer l’écosystème créatif marocain.
On offre des parcours agiles, professionnalisants, alignés sur le marché, avec un focus sur l’animation et le gaming». Au menu: 10 mois de formation intensive en 2D pour transformer les novices en pros. «On veut des jeunes qui intègrent le marché directement», assure Rguigue. Bonus : des résidences artistiques et des deals avec des écoles européennes qui cartonnent.
Mais il voit plus grand : «On travaille à une offre de formation en ligne pour toucher tout le Maroc, surtout les régions sans structures. On prépare une œuvre originale croisant animation et jeu vidéo, et le premier festival du cinéma d’animation étudiant pour donner une vitrine aux jeunes.
On vise aussi la labellisation auprès d’écoles internationales et la création du premier studio de stop-motion au Maroc, une première ! Notre objectif : nourrir les rêves des talents, leur donner les outils pour briller, et mesurer notre impact par leur insertion pro et leurs œuvres». Ambitieux, le mec.
Et pour la formation, il prône une révolution : «Il faut fédérer les compétences – storyboarders, character designers, animateurs 2D/3D, riggers, layout artists – autour d’une approche agile, non académique, connectée au marché. Avec l’IA qui bouleverse les méthodes, on doit proposer des formations courtes, ciblées, pour une montée en compétences rapide».
L’animation, ce n’est pas juste des bonhommes qui gigotent. C’est une arme pour balancer la culture marocaine en pleine face du monde. «On a besoin de pros qui captent l’âme du pays, capables de créer des persos qui nous ressemblent», insiste notre dessinateur. D
es séries comme «Lina & Adam» ou les projets d’Artcoustic, qui mixent pédagogie et émotions, veulent hisser le drapeau du Royaume.
Chez Artcoustic, c’est une philosophie : «On cultive une culture ancrée dans la passion et l’écoute. On donne une large marge d’expression aux jeunes créateurs pour enrichir nos projets.
Avec une équipe de plus de 35 personnes, on se structure aux standards internationaux, tout en expérimentant sans peur d’échouer. On cherche des passionnés qui osent, et ils trouvent chez nous l’espace pour briller».
Mais les budgets limitent l’ambition. «Un budget influence la qualité technique : plus de talents, d’outils, de temps. Mais un budget modeste n’empêche pas de produire des œuvres fortes avec des choix créatifs intelligents. Chez Artcoustic, on mise sur une écriture sensible.
La narration prime sur la technicité», explique Rguigue. Et pour survivre financièrement ? «On diversifie : motion design, contenus digitaux, services créatifs. Ça génère des revenus pour payer les salaires et investir dans nos séries. C’est un pari sur le long terme, presque un acte de foi».
Et maintenant ? Dessiner l’avenir
L’animation marocaine, c’est David qui rêve de terrasser Goliath. Les studios innovent, les chaînes tentent un coup, et Rguigue se démène pour la relève. «À l’horizon 2030, je vois un secteur plus structuré, mieux soutenu, ambitieux. Le CCM commence à intégrer l’animation, les pouvoirs publics se réveillent, et l’IA peut nous rendre compétitifs.
Certains films en développement peuvent porter nos couleurs mondialement. Artcoustic veut innover, transmettre et faire émerger une industrie fière, exportable». Mais sans gros billets, sans cadre clair et sans formation béton, le rêve risque de rester sur pause. Or, «je suis optimiste, il y a un vrai potentiel. Il faut juste capitaliser dessus», martèle notre dessinateur, avec l’enthousiasme d’un gamin devant un cartoon.
Le Maroc a les crayons, les idées et une culture qui crève l’écran. Reste à chopper les moyens, les profs, et un zeste de volonté politique pour que l’animation passe du brouillon au blockbuster. À vos écrans, prêts, dessinez !