Culture
Vidéo. Les fausses notes de l’industrie musicale au Maroc
Alors que la saison des festivals bat son plein, le secteur musical peine encore à s’industrialiser au Maroc et les différents acteurs ont du mal à accorder leurs violons. Tour d’horizon.
Le marché mondial de la musique ne connaît pas la crise, et l’engouement pour cette industrie culturelle ne se dément pas. Pour la huitième année d’affilée, le marché mondial a enregistré une forte progression (9%), pour atteindre 26,2 milliards de dollars, selon le rapport annuel de la Fédération internationale de l’industrie phonographique. Une évolution remarquable que l’on doit surtout au streaming, qui représente les deux tiers des revenus mondiaux du secteur. À elle seule, l’offre de streaming payante a progressé de plus de 10 % par rapport à l’année précédente, pour atteindre 12,7 milliards de dollars, grâce à 589 millions d’utilisateurs payants dans le monde.
Très connecté, le Marocain consomme beaucoup de contenu musical numérique. Selon Statista, les revenus du streaming au Maroc devraient dépasser les 14 millions de dollars en 2023, avec un taux de croissance annuel moyen de 5,56%, ce qui se traduirait par un volume de marché prévu de 17,58 millions de dollars d’ici 2027.
Enjeux du secteur musical
Malgré la forte dynamique que connaît le marché musical au Maroc, plusieurs artistes peinent encore à bien vivre de leur art. Une situation qui s’explique principalement, selon le vice-président de la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC), Hicham Abkari, par un manque de structuration du secteur.
«On ne peut pas s’industrialiser dans l’informel», assène Abkari, qui pointe un déficit de textes juridiques régissant le secteur, et appelle à la mise en place d’un statut spécifique pour l’entreprise culturelle. Ce manque d’encadrement juridique et légal fait obstacle aux investissements et mène plusieurs artistes qui ont fait leur carrière musicale au Maroc à quitter le pays, pour améliorer leur situation et chercher un avenir meilleur.
Abkari souligne également que le marché musical compte énormément d’intermédiaires. «Quand un programmateur d’un festival veut s’adresser à un artiste, il ne sait même pas qui contacter. Plusieurs artistes ne signent pas avec un manager. Ils collaborent simplement avec des bookers, qui se chargent de leur trouver des festivals et des concerts en contrepartie d’une commission», précise-t-il. Une situation qui pose problème : «Il se peut qu’un artiste soit accessible en termes de cachet, mais l’intermédiaire va l’augmenter», ajoute-t-il.
La situation est tout aussi problématique pour le streaming. À l’ère de la musique numérique, plusieurs artistes marocains ne tirent pas profit de la distribution digitale de leur art.
Abkari indique que le Maroc doit s’adapter en termes de rémunération. «Il faut une mise en adéquation de nos systèmes monétaires et des systèmes internationaux. La plateforme digitale est un univers ayant ses propres logiques, et il faut que le Maroc puisse s’y adapter», affirme-t-il, ajoutant qu’«on ne peut pas avoir une industrie créative, alors qu’on se retrouve avec des système traditionnels et caducs».
Réflexion en cours
Dans ce sens, des réformes sont lancées afin de développer l’industrie culturelle au Maroc. «Il y a une réelle réflexion sur la nature du travail des acteurs de ce secteur, et la généralisation de la protection sociale va dans ce sens», note Abkari qui relève que des recommandations émises par la fédération ont été prises en considération, en attendant leur mise en œuvre.
A titre d’exemple, «la dernière loi organique sur la réforme fiscale, notamment au niveau de son article 7, préconise des mesures spécifiques pour le secteur culturel», se réjouit-il. L’Unesco, en collaboration avec le ministère de la Culture et le Haut-Commissariat au Plan, lancera prochainement l’élaboration des indicateurs culturels au Maroc à l’horizon 2030. «Cette initiative nous permettra d’avoir un aperçu du profil culturel du Maroc, avec des données précises comme le taux de participation des industries créatives au PIB du Maroc», mentionne-t-il.
La musique, un soft power
La scène artistique et culturelle nationale connaît un foisonnement de festivals, dont la notoriété dépasse les frontières du Royaume, comme Jazzablanca, Festival Gnaoua et Musiques du monde, Festival international du patrimoine musical marocain, Festival Mawazine, etc. L’organisation de tels évènements dépend de leur envergure et peut mobiliser jusqu’à 200 personnes, faisant appel à plusieurs expertises.
A ce sujet, le manque de formations spécialisées est l’un des défis auquel fait face ce secteur. «Nous sommes en discussion actuellement avec la direction de la formation professionnelle pour créer des filières spécifiques, notamment pour les techniciens de sons et les éclairagistes. À l’issue de la formation, les lauréats auront un diplôme bac +2», révèle Abkari, soulignant le rôle éminent que joue un festival en tant qu’un soft power pour le Royaume. «Ces festivals, qui drainent des centaines de milliers de fans étrangers et marocains, offrent une vitrine inestimable pour son rayonnement international, et véhiculent une image de tolérance et de modernité», précise Abkari qui aimerait que chaque région du Royaume crée son propre grand festival, pour contribuer au rayonnement de leur art, comme «Taktouka Al Jabalia» ou «Reggada». «Ces évènements culturels et patrimoniaux riches en couleurs représentent de véritables moments de retrouvailles et d’échange», poursuit-t-il.
D’un point de vue économique, les festivals impactent positivement l’activité du pays, et créent une dynamique qui bénéficie aussi bien aux petits commerces qu’aux grands groupes hôteliers et touristiques. «Une étude a démontré que grâce au festival d’Essaouira, pour chaque euro dépensé par l’organisation, 17 euros sont investis dans la ville par effet de levier», rappelle Abkari. «Ces évènements soutiennent la créativité et l’innovation artistiques sous leurs différentes expressions et contribuent au renouveau du champ culturel», conclut-il.