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Culture

Studios et salles de répétition : La prise de tête avant la prise de son

Confrontés à une infrastructure musicale quasi inexistante, les groupes marocains se heurtent à une triste réalité, marquée par un désert de studios d’enregistrement et, plus grave encore, par un manque criant de salles de répétition. Dans tout le Royaume, on ne compterait qu’une vingtaine d’espaces professionnels dignes de ce nom.

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Pendant que les «industries culturelles et créatives» se positionnent comme le futur pétrole du Royaume, un batteur traîne sa caisse claire dans un escalier, un guitariste négocie avec le voisin du dessus qui menace d’appeler la police à 21h, et un rappeur enregistre sa voix dans un placard transformé en cabine avec des couvertures et de la mousse de matelas. Bienvenue dans les coulisses sonores du Maroc 2026.

Là où la débrouille rencontre l’ambition et où la belle vitrine culturelle cache encore trop souvent des murs nus. Sakadoya a tranché dans le vif.
Leur leader, contacté il y a quelques jours, balance cash que le groupe n’a pas ce problème de salle. «Nous avons créé notre propre studio et salle de répétition à Settat.

Même si c’est loin, les autres groupes viennent aussi». Solution radicale, bricolée avec les moyens du bord, à base de laine de roche, de persévérance et probablement de dettes. Un cas d’école où, faute d’offre suffisante, les artistes construisent eux-mêmes. À quelques bornes de Casablanca. Symbole puissant d’une scène qui avance, mais en ordre dispersé.

Le marathon du son
À Rabat, Studio Hiba (Fondation Hiba) reste la référence absolue. Avec ses 1.500m², son acoustique traitée et sa backline de folie (batteries Sonor, amplis Marshall, Fender, Ampeg, micros haut de gamme), la salle de répétition se loue 200 dirhams l’heure. Pour un groupe sérieux qui répète trois fois par semaine, on parle vite de 8.000 à 12.000 DH par mois. Pro, inspirant… mais hors de portée pour la grande majorité des formations émergentes.

Heureusement, d’autres lieux plus accessibles existent dans la capitale. L’Institut français de Rabat (studio IFM, rue Al Yanboua) propose le Graal : 70 DH l’heure, avec des packs dégressifs (10h à 620 DH). Pris d’assaut, il faut réserver des semaines à l’avance, mais c’est probablement l’endroit le plus démocratique du pays. Juste à côté, Souk Music (Avenue Annaba) offre des tarifs similaires. On peut aussi citer Studio Mori +, plus orienté professionnel et facturé sur devis.

À Casablanca, l’offre est plus dense, mais tout aussi inégale. Plein Les Oreilles d’Ali Faraoui reste une institution historique qui a vu passer des légendes comme Mahmoud Guinea. Coda Casablanca Music Center combine formation et répétition, tandis que L’Uzine à Aïn Sebaâ, espace associatif, accueille de nombreux groupes à des tarifs très bas.

Le Boultek, centre de musiques actuelles, fait également office de refuge pour les artistes. LiveEvent Studio et ADL Studio (200 m², control room et live room) visent un public plus professionnel.

Soufiane Amouchal, frontman du groupe de thrash metal Oldschool (Casablanca), répète justement à L’Uzine : «On y va trois fois par mois, pour des sessions de quasiment 6 heures non-stop.

Le coût est très abordable : on paie un abonnement annuel de seulement 300 dirhams par personne. Pour l’enregistrement de notre premier album, on a par contre dû investir environ 25.000 dirhams dans un vrai studio.

Les principales difficultés pour les répétitions sont surtout internes : la disponibilité des membres. Niveau matériel, on n’utilise pas celui de L’Uzine, on apporte tout notre stuff (batterie pro, têtes d’amplis et cabinets) pour garder une qualité sonore professionnelle».

Le prix de la rareté
Dans la ville ocre, le paysage se scinde nettement en deux. D’un côté, les studios résidentiels haut de gamme pensés pour les artistes internationaux : Agafay Studio (riad du XVe siècle dans la médina), AM Studio Recording, Galactix Studio, Yoostood ou les villas de LiveEvent Studio. Cadres magnifiques, équipements pro, writing retreats. Le rêve. Pour ceux qui peuvent payer.

De l’autre, la réalité des groupes locaux est beaucoup plus rude, comme l’explique Saad, leader et bassiste du groupe de punk Teltach: «Avant un concert, on répète au Boultek à Casablanca. Sinon, on ne répète presque pas.

À Marrakech, il n’existe quasiment pas de salles de répétition abordables. Le tarif minimum tourne autour de 500 dirhams l’heure, ce qui est tout simplement hors de portée pour nous. Le vrai problème, c’est le manque total de constance.

On ne répète que quand on a une date live qui approche. Les prix sont trop élevés, et il n’y a aucune salle publique ou subventionnée digne de ce nom. Quand tu essaies de réserver, c’est la galère : on te fait tourner en rond pour une seule session.

Au final, tu perds un temps fou et de l’argent juste pour trouver un endroit où bosser. C’est pour ça que Teltach a pris la décision de ne plus jouer en live pour l’instant. En attendant, le groupe se concentre sur le digital».

À Agadir, Essaouira (Studio Migdol), Fès, Tanger ou Oujda, l’offre professionnelle reste confidentielle. Beaucoup de musiciens continuent donc de répéter dans des garages, terrasses, salons d’oncle ou locaux associatifs aux murs qui suent l’écho.

Le home-studio a explosé, mais il ne remplace ni la sueur collective ni la puissance acoustique d’une batterie dans une pièce traitée.

Le paradoxe est saisissant. D’un côté, les grands projets-vitrines, de l’autre, une base infrastructurelle encore fragile. Les artistes interrogés dressent le même tableau : prix élevés, disponibilités limitées, manque cruel de salles municipales ou associatives dans les quartiers populaires et les petites villes.

En attendant, la scène marocaine avance à coups de débrouille géniale. Les Sakadoya montent leur truc à Settat. D’autres squattent des garages ou économisent pendant des mois pour trois jours chez Hiba.

La musique ne s’arrête pas. Elle transpire, elle bricole, elle rage parfois. Et elle sort, souvent, plus forte qu’ailleurs précisément, parce qu’elle a dû se battre pour exister dans des conditions difficiles.

Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger si cette jeunesse créative ultra-dynamique ne risque-t-elle pas de s’essouffler sur la distance, face à ce manque criant de fondations sonores qui lui permettraient de grandir vraiment  ?

Là où l’on célèbre un «écosystème culturel» en pleine effervescence, il serait peut-être temps de poser la question concrète: «Et pour répéter, ils vont où exactement ?». Aujourd’hui encore, la réponse tient trop souvent en un seul mot : débrouille.