Culture
Spotify : Le jukebox qui a fait danser le Maroc cette année
Portée par une génération d’artistes audacieux, la scène musicale marocaine a brillé en 2024. Du rap introspectif aux sonorités amazighes, en passant par la pop nonchalante, Spotify dévoile un top 10 vibrant, reflet d’une créativité sans frontières où chaque artiste impose sa voix.
Grisante, intense, audacieuse, bouleversante : les créations musicales qui ont marqué 2024 n’ont pas seulement été des albums, mais des événements. Entre réinventions, déclarations d’identité et explorations sonores, ces projets ont secoué autant les classements que nos émotions.
Le top des projets les plus écoutés par les utilisateurs de Spotify au Maroc est 100% marocain. D’aucuns pourraient taxer cela de chauvinisme.
D’autres diront que le classement est «faussé» par les «recos poussées» par Spotify… Soit ! Et, même si cela déplait à certains, le rap made in Morocco a su s’imposer massivement ces dernières années. Il est devenu le style musical le plus populaire. Concrètement, c’est le genre musical qui totalise le plus de streams.
Contrairement à ce que le bruit autour de leurs paroles porterait à croire, ElGrande Toto, Stormy et Dada, entre autres, font des titres, et des clips. Au sens le plus élevé du terme : des œuvres denses et rendues cohérentes par divers biais thématiques et esthétiques, qui enrichissent l’art du rap dans des proportions substantielles, voire considérables.
Nos artistes font partie des rares dans leur sphère à s’adonner ostensiblement à cet art qu’on dit «moribond depuis les avènements du vocodeur et l’autotune qui déforment les voix». Pour certains, «leurs disques se suivent et se ressemblent assez peu dans leur totalité, quand bien même leurs airs sonnent parfois interchangeables…». Rencontrons-les sans attendre !
ElGrande Toto, figure incontournable du rap marocain
2024 a vu se succéder de belles nouveautés, entre retour inattendu et autres joyeuses excentricités inclassables (de l’ambiant rap déformé au pop urbain futuriste et transhumaniste).
ElGrande Toto s’impose une fois de plus avec deux projets majeurs et profondément personnels : 27 et Caméléon. Dans le premier, il plonge dans une introspection saisissante, marquée par des épreuves comme l’incendie de sa maison familiale. Porté par des morceaux emblématiques, tels que «Blue Love», cet album oscille entre obscurité et espoir, révélant une résilience remarquable.
Avec Caméléon, paru en 2023, l’artiste confirme son aisance à naviguer entre différents styles tout en restant fidèle à son essence. Des rythmes entraînants («Halla Halla») aux titres plus introspectifs («Mghayer»), il prouve une fois encore sa polyvalence musicale.
Toujours largement écouté, l’album témoigne d’une longévité qui dépasse sa sortie initiale. ElGrande Toto a également marqué la pre-mière édition des Billboard Arabia Music Awards, organisée à Riyad, en remportant trois distinctions majeures: Meilleur artiste hip-hop, Meilleur artiste hip-hop masculin et Meilleure chanson hip-hop pour «Blue Love» et «Dalali». Une consécration qui asseoit son rayonnement bien au-delà des frontières marocaines.
Dans le top des artistes les plus écoutés, si ElGrande Toto persiste et signe, d’autres artistes séduisent aussi, comme Stormy. «Le hip-hop a beaucoup grandi au Maroc. Il se mâtine de raï et d’autres genres musicaux, commente une de mes connaissances. C’est un genre musical qui évolue.
On assiste à une sorte d’hybridation musicale, avec des sons plus urbains et des artistes qu’on ne sait plus vraiment dans quelle catégorie classer». Ce qui plaît tant aux Marocains ? «C’est l’attachement au texte, aux nouveaux sons et aux nouveaux artistes», poursuit-elle.
Dans la même veine, Stormy fait également sensation avec Iceberg. Rappeur ancré dans ses racines et ouvert sur le monde, il raconte l’histoire d’une génération tiraillée entre espoir et réalité. Les titres «Popo» (18.457.448 écoutes), «Maradona» (11.179.941) et «Nikey» (7.063.923) résonnent comme des hymnes à l’ambition et à la fierté d’être Marocain.
Après, il faut dire que les sorties de cette année sont sous le signe «Ego trip quand tu nous tiens !» et n’en sont pas moins bouillantes.
Les rois du flow : Le rap marocain conquiert Spotify
Dans un registre singulier, 7liwa s’impose avec son album Champion, confirmant son statut de rappeur qui a marqué plusieurs générations. Ce projet, d’une intensité rare, dévoile un artiste au flow inimitable et à la plume affûtée, naviguant entre introspection et fureur de vivre.
Une évolution marquante pour celui qui avait déjà attiré l’attention avec des titres comme «Ohlala» et «Da7k T9ada». Les morceaux phares «Douwi Douwi» (5.537.647 écoutes), «Kakashi» (2.993.149), «No Love» (1.183.232) et «Hallelujah» (5.704.942) attestent de sa place de figure emblématique du rap marocain. 7liwa propose un son rafraîchissant où se mêlent des paroles sincères, teintées de solitude et de pudeur, imprégnées d’une mélancolie inévitable.
L’album oscille avec aisance entre salves rap, embardées trap et embruns trillwave, traduisant une exploration musicale riche et maîtrisée. Un projet dense, parfois intensif, qui laisse entrevoir un autre visage de 7liwa, toujours prêt à surprendre et à saluer son public.
Avec 2×1, Lferda signe un projet brut et authentique, véritable immersion dans un univers où la rue, l’amour et la résilience s’entremêlent. Maître des mots et des ambiances sombres, il s’adresse directement à la jeunesse marocaine, porté par une production soignée et percutante.
Les titres «San Siro» (4.221.581 écoutes), «Lewandoski» (1.943.357) et «Money Cash» (997.148) traduisent parfaitement cette intensité : des morceaux brumeux, intenses, teintés de groove, avec une ferveur trap bien présente. L’album s’inscrit dans la continuité des chansons glaciales et dark à souhait, tout en conservant des airs qui font hocher la tête. Une œuvre où le quotidien du rappeur éclate avec une brutalité saisissante, nous prenant à témoins dès la première écoute.
L’Morphine, la maturité avec Yakine
Sur un tout autre terrain, L’Morphine perpétue son héritage avec Yakine. Véritable maître du rap lyrique marocain, il continue d’inspirer la scène underground avec des morceaux à la fois profonds et percutants. Cet album, introspectif et réfléchi, se présente comme une mise à nu artistique qui révèle toute sa maturité.
Parmi les titres phares, «We9tna» (4.190.322 écoutes), «Gourou» (2.060.417) et «Rooftop» (1.909.454) marquent les esprits. Ce sont des morceaux brumeux, intenses, teintés de groove et d’une pointe de ferveur trap, traduisant une palette sonore riche et maîtrisée. L’album Yakine dévoile un univers dense où la noirceur côtoie des éclats d’espoir.
L’Morphine y creuse les tréfonds de son vécu, offrant un rap chargé d’émotions brutes et d’une authenticité saisissante. Ses textes, incisifs et poétiques, dépeignent un quotidien empreint de solitude, de luttes et de désillusions, tout en laissant entrevoir des instants de répit et de lumière.
La production musicale, quant à elle, oscille entre des ambiances sombres et des rythmes plus vibrants. Les sonorités trap dominent, agrémentées de touches lyriques et de grooves subtils. L’Morphine réussit ainsi à marier une esthétique introspective et mélancolique avec des tempos entraînants, témoignant de sa capacité à capter l’essence même de la rue et des réalités qu’il dépeint.
Avec Yakine, L’Morphine ne livre pas simplement un album : il signe un véritable manifeste musical, où chaque titre s’inscrit comme une confession, une fenêtre ouverte sur un monde souvent rude, mais toujours transcendé par son art.
En revanche, Dystinct choisit une approche internationale avec Layali. Mêlant raï, afrobeat et pop, son album conquiert les scènes mondiales grâce à des tubes comme «Tek Tek» (82.509.995 écoutes), «Business» feat. «Naza» (88.935.806) et «La» (55.539.846). Malgré sa sortie en 2023, l’album continue d’être largement écouté, démontrant son succès durable. Par ailleurs, Dystinct a été sacré Meilleur artiste de la chanson maghrébine aux Billboard Arabia Music Awards.
L’énergie ne s’arrête pas là. Dada, originaire d’Agadir, crée la surprise avec M.I.M («Made in Morocco»), un projet qui fusionne avec brio sonorités amazighes et beats contemporains. Une combinaison qui réussit à toucher à la fois les puristes et le grand public.
Les titres phares «3adi Jidan» (6.320.961 écoutes), «M.I.M» (2.342.689) et «BE» (2.367.736) témoignent de la puissance et de la diversité de cet album. Pourtant, rien d’artificiel ou d’humide dans ces morceaux : ils s’appuient sur des mélodies chaleureuses qui tranchent avec l’ambiance souvent brute du rap contemporain.
Dada livre ainsi une balade rap, résolument trash, presque spectrale. Un contraste saisissant émerge entre les sensations ressenties à l’écoute – comme une échappatoire évidente pour qui souhaite se détacher de la réalité – et la profonde intention qui pousse le rappeur à composer.
Dans un tout autre registre, Morad, voix de la scène européenne, impressionne avec Reinsertado. Inspiré par son quartier de La Florida à Barcelone, il livre des morceaux saisissants comme «Se Gri-ta» et «Tiempo de Nada». Sorti en 2023, l’album continue de résonner avec force, preuve de son impact durable.
Inkonnu clôture en beauté avec Arabi
Enfin, Inkonnu referme cette sélection avec «Arabi», un album où la fusion des genres prend tout son sens. Alliant musique traditionnelle marocaine et rap moderne, il s’illustre par des morceaux marquants, tels que «7ali ya 7ali» (10.746.199 écoutes) et «Zahri» (10.721.324).
Sorti en 2021, cet album demeure une référence incontournable pour ses fans, qui continuent de le plébisciter. Inkonnu vogue sur un beat nonchalant, avec ce regard à la fois hostile et fatigué qui lui est propre, tout en conservant l’énergie brute de son flow et cette infusion rap omniprésente dans chacun de ses morceaux.
La musique d’Inkonnu résonne comme une fanfare funèbre, mêlant des souvenirs violents distillés par l’autotune, avant de laisser place à une grosse caisse qui vous emporte avec fracas. Un voyage saisissant, où chaque note semble raconter un combat.
2024 aura été une année d’audace et de réinvention. Ces dix projets montrent que la scène musicale marocaine et ses figures emblématiques ont su repousser les limites, explorant de nouvelles voies tout en restant fidèles à leurs racines. Une année qui restera gravée, à écouter sans modération.
Billboard Arabia Music Awards : Une reconnaissance marocaine
Les Billboard Arabia Music Awards, organisés cette année à Riyad, ont également distingué d’autres talents marocains. Parmi eux, Manal Benchlikha, sacrée meilleure artiste de la chanson maghrébine, Mehdi Mozayine, récompensé meilleur compositeur, Tarik Lahjaily, distingué meilleur produc-teur/arrangeur, et la rappeuse Khtek, honorée meilleure artiste de hip-hop arabe.
Une preuve supplémentaire de la vitalité et de la diversité de la scène musicale marocaine, qui continue de briller au-delà des frontières, réaffirmant ainsi la richesse de la scène musicale marocaine.
Pour clore, rappelons que les Billboard Arabia Music Awards constituent la première cérémonie de ce genre dans le monde arabe. Les prix sont entièrement basés sur les avis des auditeurs et les données issues des plateformes de streaming, telles que Spotify, Anghami, YouTube et bien d’autres.

