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Culture

Parution : Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi, un ouvrage biographique entre mythe et réalité

Au cœur d’une historiographie souvent prisonnière du mythe ou de la récupération, un livre frappe fort. Il abat la statue de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi à coups d’archives inédites pour exhumer l’homme de chair, ses contradictions et ses calculs. Ni icône intouchable ni figure sacralisée, «le Rifain» retrouve sa complexité humaine. Une biographie très documentée qui libère le héros de son propre mythe.

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Dans le flot incessant des ouvrages consacrés à Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi, dit Moulay Mohand, un livre se détache par son exigence et sa radicalité. Plutôt que d’ajouter une nouvelle couche de légende à une figure déjà mythifiée, il choisit de la restituer dans sa complexité humaine grâce à une impressionnante masse d’archives inédites ou méconnues. Une biographie qui, loin des hagiographies convenues, redonne chair, ambiguïté et densité historique à l’un des plus grands leaders de la résistance anticoloniale au XXe siècle.

Il y a, parmi les documents exhumés, une scène qui résume à elle seule l’ambition du livre. Au Caire, dans les années 1960, l’ancien émir du Rif rencontre le Sultan Mohammed V. Abdelkrim, vieilli mais toujours droit, réaffirme son allégeance à la monarchie alaouite et exprime son désir de rentrer au Maroc sous la légitimité du Souverain. Cette rencontre, attestée par les archives, vient percuter de plein fouet les lectures séparatistes ou instrumentalisées qui ont parfois tenté de détourner sa mémoire. Ce n’est pas une simple anecdote : c’est un acte politique vivant qui réinscrit l’homme dans son époque et dans sa nation.

C’est précisément cette volonté de «libérer le héros de son mythe» qui anime l’ouvrage collectif, fruit du travail rigoureux d’historiens marocains et internationaux placé sous la direction de Mohamed Khabbachi. Son arme principale ? Les archives. Des milliers de pages tirées des fonds espagnols, de la Société des Nations, de la presse égyptienne, de correspondances privées et de rapports diplomatiques. Lettres de l’administration coloniale, notes internes de la famille Khattabi, traductions récentes de documents originaux : ici, la preuve prime sur le récit convenu.

Honnêteté intellectuelle

Ce qui frappe d’abord, c’est l’ampleur et la diversité du matériau. On y suit le jeune Abdelkrim qui, comme beaucoup de notables rifains de sa génération, s’intègre d’abord dans l’appareil administratif espagnol avant de le défier. On découvre les tensions familiales, dont l’incendie de la maison paternelle, qui rappellent que l’histoire du Rif n’est pas un bloc monolithique. On observe la République du Rif non comme une utopie romantique, mais comme une expérience politique audacieuse inscrite dans le grand échiquier international de l’entre-deux-guerres : jeux d’influence entre Espagnols, Français, Britanniques, et même échos des mouvements kémaliste et allemand.

Les archives de la Société des Nations, longtemps peu explorées, jettent une lumière crue sur la diplomatie rifaine, ses marges de manœuvre et ses limites. Elles montrent un leader pragmatique, capable de naviguer entre réalisme et idéal de libération, tout en restant profondément ancré dans son identité marocaine.

L’enjeu de ce livre dépasse largement l’érudition. En refusant à la fois l’encensement hagiographique et la polémique stérile, il pose une question essentielle : comment honorer une grande figure nationale sans la figer dans une posture inhumaine ? En sacralisant Abdelkrim, on l’a parfois privé de son humanité, de ses hésitations, de ses calculs stratégiques et de son ancrage dans une société rifaine bien réelle des années 1920. En le ramenant à sa dimension terrestre (homme de son temps, fils d’une famille influente, stratège confronté à des rapports de force implacables), on lui rend paradoxalement toute sa grandeur.

Cette approche marque une maturité nouvelle de l’historiographie marocaine. Après les nécessaires récits fondateurs de l’Indépendance, vient le temps de la complexité. Les documents ne détruisent pas le héros, ils le rendent plus vrai, donc plus inspirant.

Cependant, le livre ne prétend pas clore tous les débats. Il les nourrit, au contraire, avec honnêteté intellectuelle et rigueur scientifique. Et c’est sans doute sa plus grande force. Il rend la parole au passé pour mieux éclairer le présent, sans instrumentalisation.