Culture
Musique : Oum enlève tout, et ça tient…
Seule face aux percussions. Rien pour tenir la voix. Avec «Dialddar», Oum choisit le dépouillement radical : percussions nues, souffle exposé, corps à l’écoute. Un album «fait maison» qui transforme le retrait en geste politique.
Avec «Dialddar», Oum ne simplifie pas : elle désarme. Pas de cordes. Pas de vents. Rien pour arrondir les angles ni masquer les failles. Voix et percussions, seules, exposées à l’air, à l’humidité, à la peau tendue, à l’instant. Une musique qui, selon ses mots, «échappe au contrôle». Et qui fait de ce vertige une ligne de force.
«C’est un choix artistique et un défi», pose-t-elle d’emblée. Le défi d’«avoir le courage de laisser ma voix seule avec les percussions», d’«assumer pleinement le rôle de chanteuse et de percussionniste». «Dialddar», précise-t-elle, c’était aussi «le désir d’un album solo». Mais le geste dépasse la solitude. Il plonge dans une mémoire située, incarnée.
«Chez nous, il existe un immense répertoire de chants et musiques accompagnés uniquement de percussions. Pourquoi ne pas dialoguer avec ce patrimoine ?» Pas pour le figer ni pour l’exhiber. «Tout en introduisant des arrangements vocaux harmoniques et des mélodies inspirées de traditions plus larges».
Ce dialogue devient un moteur de pensée : «Cette hybridation résonne pour moi comme une façon de réfléchir à l’appropriation et à l’autodéfinition de l’identité : vivante, mouvante, toujours en évolution». Oum tranche sans détour : «Dans ce sens, ce geste est à la fois artistique, culturel et politique».
Intime
Elle qualifie «Dialddar» comme «le plus intimiste et le plus féminin». Et pourtant, il convoque des formes collectives anciennes : «eddaqqa», «tqitiqat». Aucune contradiction. «Dans cet intime qui est le mien, il y a aussi mon lien avec mon père, qui m’a transmis ces valeurs rythmiques marrakchies». C’est auprès de lui qu’elle a exploré «les codes de certaines pratiques traditionnelles, d’ailleurs souvent masculines».
Chez Oum, l’intime ne se replie jamais. «L’intime précède la communauté : il commence par le personnel et passe par la filiation, puis par l’amour de certaines formes d’expression partagées, comme le verbe, la poésie, le chant et le dessin». Ce sont ces fondations, dit-elle, «qui (lui) permettent ensuite de se connecter aux formes collectives et de les faire vivre à sa manière, au féminin entre autres».
Dans «Lalla», Oum ne célèbre pas une féminité modèle. Elle déplace le cadre. «Chanter les femmes, quand on en est une, c’est ajuster, corriger les récits dominants». Pas pour en substituer un autre. «Il nous appartient de définir nos féminités, loin du normatif, du performatif et de ce que la société veut imposer».
Le chant devient espace d’ouverture. «Par le chant, je cherche à offrir une voix, une présence, une liberté pour toutes celles qui s’y reconnaissent». Une responsabilité assumée, qui ne s’arrête pas au genre. Oum insiste sur les jeunes filles et sur les garçons.
«La musique ne change pas le monde à elle seule», rappelle-t-elle, mais «elle peut déplacer des imaginaires et ouvrir des espaces de réflexion et de liberté». Et cela compte. «Si elle permet à une jeune fille de se sentir légitime dans sa force, ou à un garçon d’explorer une sensibilité qu’on ne lui enseignait pas, elle est une invitation à la liberté, à la curiosité et à de possibles changements de perspective».
Même déplacement dans «Anawyyak». L’amour n’y est ni chute ni ivresse. «L’amour conscient n’est pas un vertige : c’est un acte choisi, attentif, un engagement envers l’autre et soi-même».
Dans un monde brutal, ce choix devient position. «Aimer ainsi, c’est refuser la brutalité comme norme, tout en affirmant la responsabilité affective qu’il implique». Oum insiste : «Cela peut sembler discret, mais c’est profondément subversif». Presque militant, dit-elle.
Transe
Les percussions de «Dialddar» réagissent à l’humidité, à la température, à l’instant. Une fragilité sonore assumée. Oum n’y avait pas pensé comme métaphore du corps, mais elle l’admet : «Cette métaphore vaut en réalité pour le corps humain en général, celui des femmes comme celui des hommes. Nos corps parlent, réagissent et se transforment constamment».
Et elle pose la question, centrale : «Pourquoi ne pas simplement les écouter, accueillir leurs mouvements et leurs changements, plutôt que de vouloir toujours les interpréter ou les cadrer ?» Sans instruments harmoniques, la voix devient structure, percussion, matière. «La voix reste seule sur toute la ligne», sans autre repère que «les notes mouvantes des peaux des percussions».
L’expérience impose «humilité, écoute, respect des silences». Elle parle d’«un apprentissage constant» et d’«une redécouverte de ma voix et de ses nuances».
La musique de «Dialddar» navigue entre célébration, transe, douceur et douleur. Pas comme programme. «Je ne cherche pas cette tension, elle est là naturellement».
Oum parle de saisons de vie, de moments où «joie et désarroi sont plus intenses». Ses chansons, dit-elle, «reflètent simplement la façon dont je traverse ces moments, avec leurs éclats, leurs silences et leurs mouvements».
Chaque chanson est associée à une plante ou une fleur. Pas comme ornement. «J’aime envisager la conception de mes créations dans une vision globale et multisensorielle».
Cette recherche lui a appris «le langage des plantes dans différentes cultures». Le symbole n’est jamais fermé : «Il s’agit de proposer plusieurs lectures. Nos imaginaires diffèrent. Il est essentiel de les nourrir et de les entretenir».
Symbolisme
Même logique pour la langue. Oum chante en darija, touche bien au-delà. «L’universel naît de la sincérité, car même lorsque l’on ne comprend pas les mots, le corps et la voix transmettent».
Elle évoque même «des langues inventées par les artistes» où «quelque chose passe toujours». Et parfois, constate-t-elle, «si mes chansons touchent un public qui ne comprend pas la darija, peut-être s’intéressera-t-il à cette langue».
On qualifie souvent sa musique de spirituelle. Elle s’en méfie. «Le mot ‘’spiritualité’’ est vaste et peut facilement enfermer dans des stéréotypes». Elle préfère parler de poésie, capable de «nous faire ressentir, vibrer et percevoir ce qui échappe aux mots».
Cinq ans entre deux albums ? Aucune posture. «Ce n’est pas une résistance esthétique». Son processus «respecte des cycles». Et elle rappelle une réalité trop souvent passée sous silence : «Ce temps est aussi indispensable, très concrètement, pour pouvoir financer la production».
Sur scène, «Dialddar» devient espace partagé. Pas un spectacle à effet. «Dès la naissance de l’album, je pense au spectacle comme à un espace de communion et de célébration». Inspiré de Marrakech, porté par voix et percussions, le projet est pensé «comme un rituel». Les premiers concerts auront lieu en mars.
«Dialddar» signifie «fait maison». Mais rien de domestique ici. Oum enlève, dépouille, expose. Et prouve qu’en retirant presque tout, il reste encore de quoi tenir debout.
