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Culture

Mririda : Le jeu thèmes d’Euloge

Mririda n’Aït Attik, poétesse des terres du Megdaz ou simple fantasme colonial ? Entre les vers envoûtants des «Chants de la Tassaout» et le mystère d’une voix sans écho, la légende vacille. Pour démêler le réel du rêvé, Syham Weigant, critique d’art et esprit acéré, déchiffre ce palimpseste où se croisent féminisme berbère et mirage ethnographique.

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Dans «Les Chants de la Tassaout», une voix féminine s’élève des terres arides du Souss. Un «féminisme matriarcal afro-berbère», décrit-on, porté par une figure énigmatique : Mririda n’Aït Attik. Mais de cette poétesse, nulle archive, nul sillon tangible dans l’histoire.

Son nom résonne, pourtant, et le recueil qui le porte célèbre une puissance qui semble défier le temps. Reste une question lancinante : Mririda fut-elle chair et souffle, ou n’est-elle qu’un mirage tissé dans l’imaginaire d’un homme, René Euloge, collecteur de ces vers brûlants ?

Syham Weigant, curatrice et critique d’art (insupportable fine limière), avance une hypothèse qui charme autant qu’elle dérange: Mririda, dit-elle, serait une «figure composite», un alliage d’archétypes féminins puisés dans le creuset des vallées berbères.

René Euloge, cet étranger aux aguets, immiscé parmi les Chleuh, aurait-il, sciemment ou non, fondu ces bribes de voix en une icône ? Un filtre, un prisme – celui d’un homme d’ailleurs qui transforme ce qu’il entend en une légende cohérente. «Les chants» qu’il rapporte vibrent d’une force brute, d’une vérité poétique qui sidère. Mais cette vérité, est-elle celle des femmes du Tassaout ou celle d’un regard qui les romance ?

Car la langue, ici, est un abîme. Du tachelhit au français d’Euloge, que reste-t-il de la beauté du verbe première ? La mémoire orale, si fidèle soit-elle dans ces contrées, s’aime à danser avec le temps. «Les Chants» de Mririda, s’ils ne furent jamais dits, ont peut-être fleuri sous d’autres lèvres, avant de s’échouer, altérés, dans le carnet de l’ethnographe.

Dans le Souss, le Rif ou le Moyen-Atlas, certaines femmes berbères ont toujours porté l’Amarg, cette poésie déclamée où s’entrelacent l’amour, la douleur, la révolte douce. «On m’a surnommée Mririda, l’agile rainette des prés/j’ai comme elle mes zerarit/qu’admirent les hommes et jalousent les femmes», chante-t-elle.

Ces vers, gorgés d’une imagerie terrienne, ne sont pas seuls : les poétesses amazighes, depuis des lustres, se font ruisseau, montagne ou vent pour dire leur être.

Alors, que furent «Les Chants de la Tassaout» ? Plusieurs songes s’offrent à nous. Peut-être Euloge croisa-t-il une Mririda, dont il capta les strophes avec une fidélité vacillante, mais dont l’existence s’efface, faute d’un témoin autre que lui.

Peut-être glana-t-il, çà et là, les murmures de mille femmes, qu’il offrit à une seule, Mririda, pour donner chair et souffle à son récit. Ou bien – et l’hypothèse séduit –, ces chants naquirent en partie de sa plume, trempée dans le folklore local, mais gonflée d’une fiction qui lui ressemble. Mririda, dès lors, ne serait qu’une muse forgée pour draper son œuvre d’authenticité.

Weigant, sceptique, dira une figure composite, ou pire, une invention pure. Et pour cause : René Euloge semble avoir eu un goût pour le jeu littéraire. N’a-t-il pas, ailleurs, brodé autour d’une Dame Huguette, née d’une rocambolesque «aventure fassie» et d’un manuscrit lisboète chipé aux pirates de Mehdia ? On sourit devant tant d’audace. Ethnographe ou conteur ? Sans doute les deux.

Que Mririda n’ait laissé nulle trace ne signe pas son inexistence. Mais ce vide, ce silence autour d’elle, invite au doute – un doute qu’Euloge, peut-être, a taillé, poli, pour en faire un joyau à double fond : poétesse berbère, certes, mais aussi une héroïne d’une fable d’Occidental.