Culture
Matthieu Corosine : «Moga Fest porte haut les couleurs, les valeurs et la culture du Maroc»
Entre vibes locales, rayonnement international vers le Portugal et l’Espagne, et une ambition dévorante, le cofondateur du Moga dévoile comment ce festival électrise Essaouira, booste son économie et vise les sommets de la scène mondiale.
Portugal, Espagne et ambitions XXL : Matthieu Corosine, pilier du Moga Festival, fait vibrer Essaouira depuis 2016 avec une fièvre électro. Plongée au cœur d’un festival qui booste l’économie locale et propulse le Maroc sur la scène internationale.
Comment positionnez-vous Moga dans l’écosystème des festivals au Maroc ?
Moga existe depuis 2016 et s’est déjà exporté au Portugal (depuis 2021 à Costa de Caparica) puis en Espagne (en 2025 à Cadiz – El Palmar de Vejer). Nous faisons partie des événements qui portent haut les couleurs, les valeurs et la culture du Maroc, avec résilience, vision et longévité.
Dans un secteur aussi fragile que l’événementiel, c’est une grande fierté de pouvoir l’affirmer. Notre ambition est de nous hisser un jour au niveau des rendez-vous emblématiques comme Jazzablanca, Mawazine ou encore le Festival Gnaoua, que nous considérons comme nos «grands frères» modèles. Avec beaucoup de travail et d’énergie, nous aspirons à rejoindre très bientôt ce cercle de références.
Quelle est la spécificité de Moga par rapport aux autres festivals ?
Moga se distingue de deux manières. D’abord par son ancrage à Essaouira, une ville classée au patrimoine mondial de l’Unesco qui lui confère une énergie particulière.
Avec ses quelque 10.000 lits touristiques répartis entre maisons d’hôtes, riads et petits hôtels de charme, Essaouira offre un cadre idéal pour le positionnement «boutique» du festival. Sans oublier son aéroport international, relié par 28 vols hebdomadaires, dont un depuis Rabat.
Ensuite, par son format singulier. Le OFF, programmé les mercredi et jeudi, propose une approche pluridisciplinaire mêlant activités culturelles, artistiques, bien-être et concerts gratuits en ville, ouverts à toutes et à tous. C’est un véritable festival dans le festival, qui met en avant plus d’une dizaine de collectifs d’électro venus du Maroc, de Tunisie ou encore du Sénégal.
Le IN prend le relais le week-end à l’Hôtel du Golf, transformé en terrain de jeu exceptionnel pour les amateurs de musique électronique, avec près de cent artistes répartis sur quatre scènes.
Ce format sur cinq jours est pour nous une façon d’animer la ville et sa région, en proposant un véritable levier de développement économique, touristique et culturel, tout en portant des valeurs fortes: inclusion, échange et partage…, le tout en musique !
Une fourchette du budget global ?
Le budget du Moga se situe entre 15 et 20 millions de dirhams. Depuis la création, nous avons toujours gardé une logique d’investissement permanent malgré les aléas : la pandémie, le tremblement de terre, ou encore la surconcurrence de l’an dernier.
Notre modèle économique reste donc extrêmement fragile, contrairement à ce que beaucoup imaginent. Nous ne sommes rentables qu’à pleine capacité, ce qui nous oblige à des exploits de billetterie à chaque édition – et nous en sommes encore loin. Mais nous continuons d’y croire.
Moga, ce n’est pas de l’événementiel au sens classique, ce n’est pas «organiser des soirées» : nous nous considérons comme des entrepreneurs de culture, de tourisme et de spectacle.
Cela implique une vision à long terme, tournée aussi vers l’international – ce que nous faisons depuis2021 –, et une volonté d’attirer davantage d’investissements publics et privés. L’objectif est d’assainir notre modèle économique et de garantir la pérennité du festival pour les prochaines années.
Quelles sont les principales sources de financement (billetterie, sponsors, partenaires institutionnels, etc.) ?
Nos sources de financement restent limitées: la billetterie, les sponsors publics et privés, ainsi que le F&B. Même en cas de «sold out» sur trois jours, la billetterie ne couvre que 60% des revenus. Cela montre à quel point les partenariats sont essentiels pour garantir la pérennité du festival.
Avec les marques, nous proposons de vraies contreparties : visibilité sur nos canaux, présence sur site, interaction avec un public prescripteur de tendances et une forme de soft power culturel.
Quant aux institutions, les études sont claires : investir dans un événement comme le nôtre génère des retombées directes sur le territoire – en tourisme, en emploi, en attractivité régionale et nationale. Convaincre ces acteurs demande un effort considérable, en temps, en énergie et en moyens, mais c’est la condition pour que tout le monde en sorte gagnant.
L’édition 2025 attend 16.000 festivaliers, dont 30% d’internationaux. Quelle retombée économique cela représente-t-il pour Essaouira ?
Nous avons commandé cette année une étude d’impact économique afin de mesurer précisément les retombées générées par nos cinq jours de présence à Essaouira. Ce que l’on constate déjà, c’est la saturation des hôtels – quasiment tous affichent complet.
Notre public dispose d’un pouvoir d’achat élevé, ce qui profite directement à l’économie locale, des hébergements à la restauration, en passant par le commerce et les services.
Quel rôle joue le festival dans le rayonnement touristique et culturel du Maroc ?
Nous sommes fiers d’être le premier festival marocain à s’exporter. C’est à la fois un accomplissement et une grande responsabilité.
Chaque fois que nous déplaçons Moga, nous emmenons avec nous des artistes, des prestataires et des équipes marocaines. Le Maroc est naturellement tourné vers le monde et figure parmi les destinations touristiques les plus attractives.
À notre échelle, nous contribuons à ce rayonnement en transmettant ses valeurs, sa culture et son patrimoine à travers la programmation, la scénographie et une identité visuelle nourrie de références à l’ADN marocain du festival.
Si chaque année de nombreux Marocains se rendent au Portugal, l’effet inverse existe : après chaque édition de Moga Caparica, ce sont des centaines de Portugais qui viennent découvrir le Maroc. Au total, près de 30 nationalités se déplacent à Essaouira pour le festival, et beaucoup d’entre elles reviennent ensuite hors période de l’événement.
C’est précisément cela notre mission : créer du lien, favoriser les échanges et contribuer à l’attractivité du Royaume.
Quelles sont vos ambitions pour l’internationalisation (Portugal, Espagne, peut-être d’autres destinations à venir) ?
Nous voulons emmener Moga dans d’autres villes côtières à travers le monde, car elles incarnent des carrefours d’influences, de cultures et de lifestyle.
De plus en plus de gens partagent leur quotidien entre la mer et le travail, et ce mode de vie correspond parfaitement à l’esprit du festival. Nous avons aussi envie de renforcer les liens avec le Sénégal, pays frère et collaborateur naturel du Maroc.
Et pourquoi pas, à terme, traverser l’Atlantique vers le Brésil, une destination d’autant plus accessible que les Marocains peuvent s’y rendre sans visa.
Comment travaillez-vous avec les acteurs locaux (hôtels, artisans, restaurateurs) pour intégrer Essaouira au cœur du projet ?
Nous avons mis en place un programme de hotspots avec une trentaine d’établissements (restaurants, cafés, hôtels ou commerces de proximité) où nos festivaliers, sur présentation de leur ticket, bénéficient de remises ou de gratuités selon les lieux.
Nous avions également proposé aux restaurateurs d’installer des food trucks au sein du festival, mais la plupart nous ont répondu qu’ils étaient déjà complets pendant Moga grâce à l’afflux de clients que nous générons, et qu’ils préféraient se concentrer sur leur activité habituelle.
C’est pour nous une excellente nouvelle, qui illustre concrètement l’impact positif du festival sur le territoire.
Quels sont vos objectifs financiers et stratégiques pour les 5 prochaines années ?
Notre objectif est d’atteindre la stabilité financière de l’édition d’Essaouira. Pour cela, nous devons convaincre davantage de partenaires publics et privés, afin que notre modèle ne repose pas uniquement sur les recettes de billetterie.
Plus globalement, nous entrons dans une phase de développement économique et structurel qui nous permettra d’explorer de nouveaux territoires et formats, avec des équipes recrutées à l’année, une organisation renforcée et un travail de fond sur la marque. L’ambition est claire : faire de Moga une référence mondiale dans l’univers des festivals.
Moga peut-il devenir un label ou une marque globale au-delà du festival (merchandising, expériences, productions artistiques) ?
Oui, c’est clairement notre objectif. Nous avons investi énormément pour devenir aujourd’hui une marque qui compte, tant au niveau national qu’international.
La suite logique est que ces investissements se traduisent par une diversification de nos activités et des territoires sur lesquels nous pouvons être présents.
Quelle fierté de voir notre chère ville d’Essaouira être le moteur de tout cela ! Nous y croyons plus que jamais et avons hâte de découvrir ce que l’avenir nous réserve avec cette vision.
