Culture
Les surprenants "clichés" orientalistes de Majida Khattari !
L’artiste expose à la galerie d’art l’Atelier 21. Visite d’une époque révolue, celle de l’orientalisme.
Le visiteur averti reconnaîtra la reproduction de scènes de tableaux d’orientalistes connus.
Elle revisite l’orientalisme et propose une esthétique de l’enfermement.
La photographie s’est glissée dans son art, subtilement, s’est ancrée en elle, profondément. Majida Khattari, artiste diplômée des Beaux-arts (à Casablanca, puis à Paris) était prédestinée à une carrière artistique mais certainement pas à la photographie. Si l’objectif a eu raison d’elle c’est parce qu’elle a eu besoin de tout capter rapidement. «Je viens de la peinture. Petit à petit, je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à dire ce que j’ai envie de dire à travers cet art. J’ai choisi des médiums qui me permettent de dialoguer avec un large public. J’ai commencé par des défilés performances à Paris où j’ai abordé l’idée de l’enfermement et j’ai enchaîné avec la photo». Les photographies que Majida Khattari expose actuellement à la galerie d’art, L’Atelier 21, suggèrent de revisiter une époque révolue, celle de l’orientalisme. L’artiste ose des va-et-vient dans le temps, entre les continents, confronte à la fois le regard de l’Orient à celui de l’Occident. Les photographies de Khattari s’adressent, cependant, à un visiteur averti. L’univers qu’elle propose se conjugue exclusivement au féminin. L’artiste propose un espace scénique intime, un petit havre de paix ou une prison de femme… Des scènes de vie traversées de multiples tensions. Mais le monde que propose Majida est aussi celui d’une femme amoureuse des couleurs. En effet, on risque d’être pris de court par une explosion, un feu d’artifice de couleurs que l’artiste mélange avec goût et subtilité. On s’imaginerait presque vautré sur les velours et drapés des plus fines soieries… De voir toutes ces étoffes, tous ces beaux vêtements, on croirait que l’artiste vient du milieu de la mode. Une filiation qui la fait sourire. «Je travaille beaucoup sur les tissus, la matière, je suis coloriste. En même temps, je fais référence à des choses que je connais. On a cette beauté chez nous. Les femmes ont beaucoup de goût, font des mélanges incroyables. Pour moi, c’est un retour aux sources. Je reviens à des choses dans lesquelles j’ai vécu, dans lesquelles j’ai grandi et que le public reconnaîtra certainement».
Des tableaux vivants donc, un voyage dans le temps, un temps extensible qui devient aussi présent. L’artiste joue, en effet, sur plusieurs «tableaux». «Ce que je trouve intéressant, c’est cette ambigüité par l’image», explique la photographe. Une ambigüité rendue à travers les mélanges de tradition et de modernité. Car tout est jeu ou presque dans le travail de Majida Khattari. Jeu de regard, de gestuelle, de position, de lumière, de couleurs… c’est dans la théâtralité de l’image que se situe son art. Mais aussi lorsque s’estompe ou se creuse le fossé qui sépare l’Orient de l’Occident. La représentation scénographique n’est qu’une étape parmi d’autres pour franchir ou dépasser l’orientalisme, tel qu’on le connaît, tel qu’il est vu.
L’artiste invite le regard à un univers de femme fantasmé par les hommes, Le harem, Désir, La favorite déchue ou L’Odalisque… des thématiques des plus galvaudées, qui ont nourri l’imaginaire de l’homme européen. La photographe prend le risque de les remettre au goût du jour, d’en redessiner les contours. Elle se montre audacieuse, habille les femmes comme on habille les poupées. «Tout est rituel dans la préparation de la mariée, tous les vêtements qu’elle porte, le maquillage, les accessoires… la femme est habillée comme une poupée, c’est cela que j’ai repris et que l’on retrouve sur la photo “La parure de la mariée”». Cette image est d’autant plus parlante car renforcée par la présence d’une poupée en cire qui regarde cette mise en scène.
Des femmes dans des harems… mais aussi des femmes prêtes à exploser
L’intérêt de ces jeux dépasse bien sûr le ludique. Le jeu ou l’enjeu est plutôt intellectuel ! La photographe rompt avec les présupposés et lave le regard. Sa pratique photographique est largement assumée. «Dans le fait de mimer certaines positions de tableau, on se rend compte de cet enfermement et ces difficultés mêmes de ces positions. On se rend compte que c’était de la peinture, que c’était exagéré». C’est donc de l’exubérance et de la démesure que l’artiste propose au public de ce XXIe siècle.
Mardi 9 mars, 19h 30, la galerie d’art L’Atelier 21 est bondée. On cherche l’artiste mais il n’est pas aisé de la trouver au milieu de la foule. Si certains ont dû jouer des coudes pour admirer le travail de la photographe, d’autres convives ont vite fait de passer et avaient du mal à regarder ces photographies jugées «dépassées», «qui viennent d’une époque révolue et traduisent les fantasmes des hommes…», «Du déjà-vu…», disent d’autres. Une femme baisant les pieds de son homme et s’agenouillant devant la nouvelle favorite, une odalisque pensive… Majida Khattari ne fait pas dans le politiquement correct et son travail ne supporte pas les lectures faciles, rapides.
Il faut prendre le temps, de regarder, de suivre sa pensée, de lire son exposition dans sa globalité. Car c’est à ce moment-là seulement qu’elle livre tous ses secrets (ou plutôt ses charmes)… Ses photos s’imbriquent les unes dans les autres. Elles sont à considérer comme un puzzle dont il faut rassembler toutes les pièces pour pouvoir en faire une lecture complète et juste. Car à côté de ces femmes aux postures suggestives, d’autres portent des armes, lorsque certaines se voilent, d’autres se dévoilent, sont prêtes à dégainer, à se battre, à faire exploser des grenades… L’esthétique de la violence est portée par une photographie de femme voilée, de noir vêtue, portant un sac à main d’une grande élégance, mais ce sac est plutôt une grenade prête à être dégoupillée. D’autres fois, c’est la clé du paradis, que l’on retrouve dans un décor de chambre de femme. L’artiste a toujours posé, subtilement, des indices sur ses images pour les sortir de leur contexte supposé.
Mais qu’essaye de dire Majida en nous trainant dans son univers, situé entre douceur et violence ? En suivant le parcours de l’artiste on pourrait trouver quelques éléments de réponse. Son combat semble être toujours le même. «J’ai réalisé des défilés performances avec des vêtements sculptures portés par des jeunes femmes pour aborder la question de l’enfermement. Je suis partie du voile et des débats qu’il y avait autour. Les femmes qui étaient présentes au défilé avaient été très touchées. On se rend compte que la question de l’enfermement est universelle et prend différentes formes». Pourtant, «suite à cette performance, j’ai été accusée par l’association Ni putes ni soumises de lancer la mode du voile islamique, chose que je ne comprends pas car le mannequin entamait le défilé voilé et le terminait nue. Mais entre les deux, il y avait celles qui n’arrivaient pas à se dénuder. Chacun fait ce qu’il veut !».
Ce travail sur l’orientalisme vient renforcer cette idée, celle du libre choix et même si l’artiste s’inspire des œuvres de Pierre-Marie Beyle (1838- 1902), de Frederick Bridgman (1847-1928), de E. Vernet Lecomte, (1821-1900) ou encore de ceux de Giulio Rosati (1858-1917), elle s’en démarque à plusieurs niveaux. Majida Khattari insère l’histoire dans ses photographies ainsi que le présent. De la théâtralité de ces scènes, il faut s’attendre à la catharsis.
* «Orientalismes» de Majida Khattari : exposition visible jusqu’au 23 avril à la galerie d’art l’Atelier 21, à Casablanca.