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Culture

L’art et l’état de grâce

Portrait de Kaïsse Ben Yahia… Ingénieur, chargé de mission au Cabinet royal, musicien et poète, il nous a entrouvert son monde, avec grâce et amour, mêlant confidences sincères et poésie brute. Patch-Words.

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«La vie est une danse…». Kaïsse Ben Yahia a cette élégance naturelle, celle des âmes qui ont traversé des mondes – scientifique, communicant, serviteur de l’État, poète – sans jamais se perdre.

«Tout le monde naît poète, non ? Mais combien le restent ?» Ces mots, tranchants et tendres, plantent le décor d’une rencontre où chaque phrase sera une porte ouverte sur son jardin intérieur.

«La poésie, ce n’est pas un diplôme d’ingénieur, tu sais…», lance-t-il, balayant d’un revers de la main l’idée d’un art qu’on conquérait par l’étude.

Pour lui, elle est là, dès le berceau, inscrite dans cette «fitra», cette nature originelle dont parlent les Arabes. «On naît tous poètes», assène-t-il, pétillant, comme s’il livrait un secret universel. Mais la vie, avec ses normes, ses compromis, ses chaînes invisibles, vient trop souvent étouffer cet élan.

«Les conventions nous cadenassent, elles verrouillent le cœur. Pourtant, la poésie est là, tapie, prête à jaillir. Il suffit d’oser dire ‘’merci’’, ‘’je t’aime’’, sans peur». Il marque une pause, puis revient, plus intense. «La poésie, c’est un état d’esprit, une liberté d’être.

C’est tendre la main à l’autre, c’est voir le beau dans le réel». Mais le demeurons-nous, poètes ? La question flotte, lancinante, et Kaïsse continue : «C’est là tout l’enjeu. Et toute la tragédie».

Héritage en notes et en vers
Son histoire commence dans une maison où la poésie et la musique étaient aussi naturelles que l’air qu’on respire. Fils de Mohamed Ben Yahia Tanjaoui, grand journaliste et poète, Kaïsse a grandi dans l’ombre lumineuse d’un père dont les mots ont inspiré les géants de la chanson arabe.

«Des légendes comme Mohammed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez ou Abdelwahab Doukkali allaient et venaient», raconte-t-il. «Leurs chansons – Arraido al Akbar, Mina al Missri ila al Maghribi, Mawlid al Kamar – étaient le pouls de notre quotidien».

Dans ce creuset, la musique s’est insinuée en lui, spontanée, instinctive. Avec son frère, il a appris sur le tas. Concerts, soirées vibrantes, CD : ils sont devenus musiciens, parfois professionnels, sans jamais forcer le talent. «La musique, c’est la charpente de ma poésie», confie-t-il.

Chaque vers qu’il écrit doit d’abord chanter dans son cœur, porter un rythme, une émotion, une image qui vibre. «Je ne cherche pas l’académisme. Mes mots, ils doivent danser, toucher l’âme».

Son parcours ? «Un enchaînement d’accidents heureux», dit-il avec un rire complice, comme si la vie avait tracé pour lui un chemin qu’il n’a fait qu’emprunter. Ingénieur en chimie nucléaire, il a d’abord plongé dans la recherche pharmaceutique, contribuant à la création du Centre d’études nucléaires de la Maâmoura.

«Dix ans à jongler avec les atomes et la précision», résume-t-il. Puis, un virage inattendu : la finance. À la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), il a façonné la stratégie de communication du groupe, un défi relevé avec panache. Mais les chapitres les plus vibrants de son histoire s’écrivent ailleurs.

Sous la présidence de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, il a servi à la Fondation Mohammed V pour la solidarité, puis comme chargé de mission au Cabinet royal.

Des responsabilités qu’il évoque avec une gravité teintée d’émotion. «Ces expériences ne sont pas des cases séparées», explique-t-il. «Elles forment une trame, une seule et même histoire qui a forgé ma vision du monde, ma sensibilité, ma quête de sens».

Il convoque alors, avec une audace discrète, l’Andalousie des Xe-XIIe siècles, ce temps béni où savants, poètes et philosophes ne faisaient qu’un. «Ils étaient tout à la fois érudits, spirituels et artistes. Leur pensée était libre, sans dogmes». Kaïsse, modestement, se reconnaît dans cette polyphonie.

Scientifique, communicant, poète, il jongle avec ces registres comme on danse, tissant une vision du monde à la fois cartésienne et spirituelle, rigoureuse et vibrante.

Une décennie d’humanisme
Quand il parle de la Fondation MohammedV pour la solidarité, sa voix s’anime, comme touchée par une flamme intacte. «Dix ans de ma vie», lâche-t-il. «Une école, une odyssée, un privilège».

Porter la communication de cette institution, sous l’égide de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, n’était pas qu’un métier, c’était une plongée dans l’âme du Maroc. «J’ai sillonné le pays, des ruelles oubliées aux vallées reculées. J’ai découvert ses aspérités, ses richesses et ses gens».

Être le porte-voix de la Fondation lui a appris l’humilité, la vérité, l’émotion brute. «C’était intense, authentique. Ça m’a fait grandir».

Lorsqu’il évoque sa nomination au Cabinet royal, ses mots vibrent. «Le jour où feu Zoulikha Nasri – paix à son âme – m’a annoncé la décision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, j’ai été saisi d’un vertige», confie-t-il.

Pas par doute de ses capacités, mais par l’ampleur de la confiance placée en lui. «Si Sa Majesté le Roi m’a choisi, c’est que je peux le faire», s’est-il dit, porté par une conviction profonde.

Servir son pays, son Souverain, est devenu plus qu’un devoir : une révélation. «Ce rôle m’a offert un prisme inédit sur le Maroc, sur ses réalités, ses vérités», explique-t-il.

De cette expérience, sa fierté d’être Marocain a jailli, plus incandescente. Sa plume, déjà poétique, s’est embrasée. «Mes vers sont devenus des hymnes, des cris d’amour pour cette terre».

Patch-Words
L’histoire de ses recueils, «Patch-Words I» et «Patch-Words II», est presque anecdotique, raconte-t-il avec malice. Ses poèmes naissent dans l’urgence, griffonnés sur son portable au gré d’une émotion, d’un événement.

«Quand le cœur parle, je laisse couler, sans filtre», dit-il. Ces éclats, il les partage sur les réseaux sociaux. Peu à peu, ces mots archivés par le numérique ont tissé une toile.

Un jour, un ami l’interpelle : «Kaïsse, tes poèmes touchent. Pourquoi pas un recueil ?» Il relève le défi, un «chiche» lancé avec audace.

Le premier tome voit le jour, accueilli par une ferveur inattendue. «Les lecteurs m’ont porté», confie-t-il, ému. Mais, par-dessus tout, il tient à rendre hommage à celui qui l’a inspiré : Sa Majesté le Roi Mohammed VI. «Ces recueils, je les lui dédie, avec toute ma reconnaissance».

Quand il parle d’amour, Kaïsse devient prophète, sa voix gagne en éclats. «L’amour, ce n’est pas une équation à découper – romantique, filial, spirituel, tribal, cosmique, intime… C’est un tout, un bloc indivisible», affirme-t-il. Il est le moteur de notre humanité.

«Il suffit d’oser le laisser jaillir, de briser les chaînes des conventions, des peurs». Sa plume, libre de tout artifice, capte cet élan brut. «Pas de chichis académiques», plaisante-t-il. «Patch-Words» est né de cette urgence, de ce besoin de dire l’amour tel qu’il pulse.

Dans un monde secoué de crises, il le clame : «L’amour est notre salut, le seul prisme pour entrevoir l’éternité». Une conviction qu’il porte comme un étendard, qu’il couche sur le papier avec une ferveur discrète, mais inébranlable.

Sa poésie, il la laisse couler, brute, sans carcan. «Pas de structure préméditée», explique-t-il. «Ce sont les émotions qui dictent la forme». Corriger ses vers  ? Impensable. «Ce serait trahir leur vérité bio, leur essence organique». Un poème, pour lui, doit rester intact, fidèle à l’instant, pour toucher le lecteur avec une sincérité désarmante.

Et puis, il y a les langues, ces véhicules de l’âme. Le français, qu’il chérit comme un joyau, drape ses mots d’une élégance rare. Mais pour porter la profondeur historique, la spiritualité, l’arabe s’impose. «Certains poèmes ne peuvent naître qu’en arabe», confie-t-il.

«Le français, malgré sa beauté, n’en saisirait que l’esquisse». L’anglais, lui, est la langue de l’immédiat, des éclats fugaces, mais reste à la porte des vérités mystiques. Sa plume navigue ainsi, libre, entre ces mondes, l’arabe demeurant le creuset de son identité.

L’avenir ? Kaïsse refuse de le dessiner. «Le prévoir, ce serait le figer», dit-il. Porté par une foi ardente et une sensibilité qu’il qualifie, avec humour, de «pseudo-soufie», il s’en remet à la providence. Musicien, homme politique ? Peu importe.

Ce qui compte, c’est la quête de sens. «L’avenir, c’est une invitation à accueillir l’inattendu», conclut-il.
Et alors, naissons-nous tous poètes ? Sans doute. Mais lui, assurément, l’est resté.
* «Patch-Words II: L’Amour en vers», Kaïsse Ben Yahia, éditions Sochepresse, poésie.