Culture
Industries créatives : Une économie d’aubaine, mais pour qui ?
Les industries culturelles et créatives offrent un miroir aux alouettes réfléchissant l’image d’un Maroc pas loin de pouvoir réaliser les mêmes performances que les pays dont les politiques culturelles sont déjà structurées.
Le 4 novembre 2021, Mehdi Bensaïd, tout fraîchement nommé ministre de la Jeunesse, de la culture et de la communication, ironisait devant les parlementaires sur le budget consacré par son ministère aux différentes disciplines et secteurs artistiques. Le projet de Loi de finances 2022 prévoyait, en effet, 60 MDH à répartir entre le théâtre, la musique, la danse, le livre et l’édition, les arts visuels et les festivals, les manifestations et les associations culturelles. Le ministre déclarait ce jour-là: «Ce budget ne suffit même pas à financer un terrain de foot à Ouazane».
Ce fut, malgré l’intervention du ministre, exactement le budget alloué pour l’année 2022 à ce que le ministère de la Culture a fini par nommer «Soutien aux industries culturelles». Le détail de ce saupoudrage était de 34% (20 MDH) au théâtre, 20% (12 MDH) pour la musique et les arts chorégraphiques, 18% (11 MDH) pour le livre et l’édition, 13% (8 MDH) pour les arts visuels et 15% (9 MDH) pour les festivals, les manifestations et les associations culturelles. Même si le budget demeurait très insuffisant à l’échelle d’un pays de 34 millions d’habitants, sa dénomination a été enjolivée en y rajoutant la référence aux industries culturelles. Bref, le budget demeurait pauvre, mais il avait, désormais, une appellation plus chic !
Effets d’annonce
Le mode opératoire restait ainsi inchangé, l’annonce et ses effets prenaient toujours la place de l’action et de son impact. Les industries créatives et culturelles font office, pour ce dessein, d’aubaine inespérée pour la communication des responsables publics de l’action culturelle. Et pour cause, les ICC brillent par le potentiel qu’elles font miroiter. Les chiffres font rêver quand il s’agit de ceux des pays dans lesquels la chaîne des politiques culturelles a été organisée et qui ne souffre pas de la présence de trop de maillons faibles. Ce sont d’ailleurs ces chiffres que l’on avance pour montrer l’eldorado qu’on dit à portée de main. En 2020, les industries culturelles aux états-Unis pesaient 1.000 milliards de dollars, représentant 4,4 % du PIB américain.
En 2018, elles pesaient 91,4 milliards d’euros et 2,3% du PIB en France, et 111,7 milliards de livres en Grande-Bretagne. De plus, la forte croissance des chiffres d’affaires de ces industries, notamment pendant le Covid et les périodes de crises, fait de cette filière l’une des plus dynamiques des économies des pays développés. Entraînant avec elle, à travers ses externalités positives, d’autres secteurs, tels que l’hôtellerie, la restauration, le tourisme, les investissements étrangers…
Une politique des murs
Comparaison n’est cependant pas toujours raison. Encore moins quand les situations, au départ, peuvent parfois être diamétralement opposées. Les pays dont on affiche les chiffres possèdent des infrastructures culturelles qui fonctionnent et qui appliquent des visions et des politiques culturelles permettant à leurs industries créatives et culturelles d’éclore. Le Maroc possède également et de plus en plus des infrastructures culturelles. Le hic c’est qu’elles sont rarement fonctionnelles, par négligence, manque de professionnalisme, de passion, ou tout simplement de budget. Elles ne font pas partie des priorités.
D’après la base de données des lieux et structures culturelles artmap.ma, le Maroc possède 610 maisons de jeunes relevant du ministère de la Jeunesse, 41 centres culturels et salles de spectacles relevant du ministère de la Culture ou de l’état à travers des SDL (Sociétés de développement local) et 61 complexes culturels relavant des collectivités territoriales (communes, provinces ou régions). Aucun de ces lieux n’édite une programmation annuelle en début de saison permettant, d’une part, de démontrer un travail professionnel préalable de programmation, de direction artistique et de prise en compte des publics et d’autre part, de fidéliser les usagers de ces lieux. Et l’on continue de faire le dithyrambe des ICC dont tout le monde s’accorde sur l’absence réelle de chiffres et d’études sérieuses au Maroc. Y compris les nombreux nouveaux experts non avares d’analyses qu’ils fondent sur des témoignages des professionnels des différents secteurs. Et tout à l’avenant.
Les rares études existantes commencent, toutes, par relater les nombreuses définitions des ICC, selon l’Unesco, la Cnuced, l’Ompi, présentent les diagrammes de David Throsby… et finissent par les mêmes recommandations pour des politiques publiques de la culture. On revient presque toujours à la case départ, celle de la nécessité d’un service public culturel pour former les artistes et constituer un public pour le marché des ICC. Les politiques publiques de la culture constituent, en effet, la première amorce pour la promotion de la création, la formation des professionnels (artistes, techniciens et administrateurs), l’éducation artistique à l’école, l’éducation populaire en dehors, les pratiques amateurs, la démocratie culturelle, la démocratisation de la culture…
Une marchandise particullière
Le cheminement terminologique adopté par ces études commence toujours par une mise en avant du marché et des industries culturelles et créatives pour finir par une revendication de service public culturel devant être obligatoirement organisé par l’état, directement ou en gestion déléguée. Parler d’économie de la culture avant de constituer sa clientèle (les publics) et de permettre les conditions de la création en termes de liberté d’expression, de régulation, de répartition équitable des droits d’auteurs et droits voisins… reste une gageure et un subterfuge de communication.
Même si l’économie créative dépend de l’offre et de la demande, la culture demeure une marchandise pas comme les autres. La demande est faite par des publics qu’il faut développer, car «il ne s’agit pas d’une génération spontanée», dit Ahmed Massaia, ancien directeur de l’Institut supérieur des arts dramatiques et de l’animation culturelle (Isadac). Ces publics ne peuvent se développer sans le concours de l’état et des collectivités territoriales, à travers les éducations artistiques et populaires, des émissions de télé et de radio, des prix pour le livre, la rénovation des salles de cinéma, l’organisation et la professionnalisation des lieux culturels, etc.
La préparation du futur «client» des industries culturelles ne permet pas de retour rapide sur investissement. Le privé ne s’y engage pas. Former le citoyen est encore un droit et une prérogative de l’état. Le secteur privé s’engage dans la culture en contrepartie d’un retour en image. Il choisit les esthétiques et sélectionne les publics, provoquant ainsi un déséquilibre disciplinaire et une rupture d’égalité citoyenne que l’état a obligation d’assurer. De la même manière, à titre d’exemple, seuls les publics aisés peuvent suivre les formations payantes, artistiques ou techniques.
Niche encore vierge
Ainsi, les industries culturelles et créatives fournissent les éléments de langage au ministère de la Culture, aux institutions publiques et aux collectivités territoriales leur permettant d’occulter leurs carences en service public. Une aubaine pour la communication institutionnelle. D’autres surfent sur la vague aussi. La Fédération des industries culturelles et créatives, émanation de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), a été créée en 2017 pour faire la promotion du secteur et «défendre les intérêts des acteurs de la culture pour favoriser le décollage du secteur (législation, fiscalité, partenariats public-privé, formation, …)».
En l’absence d’études sérieuses et des chiffres, la revendication principale, affichée ou cachée, reste celle d’une fiscalité avantageuse pour les agences de communication et d’événementiel, secteurs rajoutés, à la demande des adhérents, après les 7 filières initiales (musique, cinéma, audiovisuel, livre/édition, arts graphiques et visuels, spectacle vivant et les établissements pluridisciplinaires). Le patronat défend ainsi ses intérêts sans parler des publics, très rarement évoqués dans les écrits élogieux des ICC. La coopération internationale s’intéresse également, de plus en plus, aux industries culturelles et créatives au Maroc.
La niche est encore vierge. Et sa «neutralité» permet de ne pas s’engager dans des argumentaires susceptibles d’être pris pour de l’ingérence quand il s’agit de parler des conditions préalables à ce marché: libertés de création et d’expression, droits d’auteurs, statut de l’artiste, etc. L’Institut français au Maroc s’intéresse à la création numérique, à la réalité virtuelle et au jeu vidéo, la Délégation de la Wallonie-Bruxelles s’associe à la Fédération des industries culturelles et créatives et finance une étude de terrain concernant l’édition, les musiques actuelles, les arts de la scène et l’audiovisuel. De potentiels marchés pour les acteurs internationaux des ICC.
Sortir du marché de dupes
La logique demeure la même que celle employée pour les ressources naturelles. Les pays sous-développés vendent les produits bruts à vil prix. Les pays du Sud les achètent beaucoup plus chers après leur transformation. En l’absence de véritables politiques culturelles de professionnalisation des acteurs et des filières artistiques, notre potentiel culturel risque de continuer à être transformé et valorisé par les pays qui ont organisé, en amont, leurs industries culturelles en développant leurs publics et en aidant sérieusement leurs structures culturelles à être concurrentielles dans un marché international dépourvu de clémence pour les faibles.
Les résultats sont visibles dans les programmations artistiques de nos festivals qui fonctionnent toujours avec une majorité de productions internationales. La concurrence imposée par le marché mondial ne peut pas être battue avec notre déficit de professionnalisme et de service public. Même nos artistes qui s’exportent, ils y arrivent parce que leurs producteurs, managers et tourneurs se trouvent ailleurs. Dans ces conditions, les industries culturelles et créatives au Maroc demeurent non viables pour les artistes et les professionnels marocains. Elles ne continuent à assurer que le revenu de ceux qui glosent sur les ICC en se réclamant d’en être les experts.
