Culture
Hicham Benohoud, le prof qui dynamite «la salle de classe»
Portrait
Voici un prof qui a transformé sa «salle de classe» en théâtre de l’absurde, ficelé ses élèves avec du scotch et du carton, et vingt-cinq ans plus tard, il rafle le Prix du Livre photo de l’année à Paris Photo. Portrait d’un saboteur tranquille qui vient de faire exploser, en douceur, la bien-pensance de l’art contemporain.
Il y a des artistes qui caressent le monde dans le sens du poil. Et puis il y a Hicham Benohoud, qui arrive avec un cutter, un rouleau de scotch et une lampe d’école des années 90 pour vous rappeler que l’enfance, au Maroc comme ailleurs, peut être un cachot déguisé en tableau noir.
À 58 ans, le Marrakchi vient de rafler le Prix du Livre photo de l’année à Paris Photo–Aperture pour «La salle de classe» (Loose Joints), pavé d’images prises entre 1994 et 2002 dans un collège public où il enseignait les arts plastiques.
Des gamins ficelés, encagés dans du carton, la tête passée à travers une table, le tout sous une lumière crachée par une lampe-soucoupe volante fatiguée. Absurde, drôle, glaçant. Exactement le cocktail qu’on adore.
Retour en arrière. Hicham naît à Marrakech, bac arts plastiques, centre pédagogique régional, on le case prof. Très vite, il étouffe. «Le métier d’enseignant m’a vite semblé irréconciliable avec ma vocation d’artiste», lâche-t-il.
Le système éducatif marocain des années 90 ? Une usine à corps dociles. Il décide de saboter la machine de l’intérieur : chambre noire bricolée, croquis la veille, élèves pris au hasard («Je prends ceux qui sont les plus proches et, de mon propre aveu, je ne les regarde pas»).
Les autres continuent leurs exos de maths. Les mômes, eux, kiffent : enfin le droit de monter sur la table ou de se coucher par terre. Christian Caujolle parle d’«une critique ludique et existentielle de l’identité postcoloniale». Traduction : l’école comme métaphore du Maroc tout entier.
Car pour lui, naître et vivre au Maroc est une «expérience» improbable. «C’est le pays, par excellence, de contrastes et de contradictions.
Avant même de quitter tardivement mon pays (à l’âge de trente-cinq ans, mais j’y suis retourné depuis), et me confronter au choc des cultures, je ressentais depuis mon enfance un malaise que je ne comprenais pas. Ça ne tourne pas rond.
Rigidité des corps et des esprits. Qui peut prétendre détenir la vérité ? Qui peut penser que sa culture est la meilleure ? Qui peut accepter qu’on s’immisce dans sa vie privée, dans ses croyances, dans son intimité ? La liberté individuelle fait défaut dans notre cher pays.
Avant de voir ‘’le jour’’, les moules sont déjà façonnés pour nous engloutir, nous façonner, nous sculpter, à l’identique. Ils ont la même forme, la même couleur, la même matière, la même odeur. Des moules made in Morocco. Des corps usinés. Des corps sans corps.
Le corps justement est l’une de mes préoccupations ‘’artistiques’’. Je donne à voir des corps à l’image de ma société. Des corps empêchés. Ce n’est guère mieux en Occident. C’est juste différent».
En 2002, il plaque tout, direction Paris et la galerie VU. Pompidou, Tate Modern, Biennale de Dakar, la totale. Mais le virus ne le lâche pas. Il passe à l’autoportrait : cailloux sur le crâne, visage sanglé, tête dans un trou («The Hole»), silhouettes noires qui dansent sur fonds criards («Utopia»).
«Le noir de la forme (la silhouette) fait comme une fausse tâche sur le fond. C’est ce que je ressens dans mon cher pays. Je me suis toujours senti différent de mon entourage et étranger à mes compatriotes. Le projet sociétal ne me convient pas. Je ne m’y retrouve pas. Je n’ai pas participé à son élaboration. Je l’ai subi. Je n’ai pas le droit de le critiquer, de le remettre en question. Je dois FAIRE AVEC. Qui peut le contester ? Je ne fais que constater les dégâts et accuser le coup, les coups».
L’art, lui, reste sa planque. «L’art (prononce-t-il en tremblotant, Ndlr) est ma façon de révéler ce qu’on ne voit pas ou ce qu’on ne veut pas voir. Ce n’est qu’en m’exprimant que ‘’l’almagichimie’’ opère, et encore faut-il avoir les yeux pour le remarquer. Mon corps ou/est celui des autres. Vaut mieux murmurer que crier. De toute façon, la voix ne porte plus. Qui pour l’entendre ?»
Et quand on lui parle de pouvoir dans l’image : «S’exprimer comme je le fais m’étonne moi-même. Je n’arrive pas à avoir suffisamment de recul malgré mes trente ans d’agitation. Les rapports de pouvoir sont à la fois exercés et inversés. Qui dirige qui ? Le modèle ou le photographe ? La photo qui est censée être le sujet devient un prétexte pour voir au-delà. Ce qu’on ne voit pas. La photo que je produis donne à sentir et à imaginer plus qu’à voir. La prise de vue est brève, mais le processus est chronophage».
Entre Casablanca, Marrakech et Paris, il navigue comme un clandestin de luxe. «Je voyage par nécessité. Je respire par nécessité. Je vis par nécessité. Je regarde les yeux fermés. J’apprends et je me nourris de ma propre expérience et non pas de celle des autres. Je fais fi du monde de l’art. Je me bats. Je me débats». Il peint, découpe, hybride photo et toile, rend les étiquettes ridicules.
«Se battre. Avec les moyens du bord. Prendre ce qu’il y a et inventer ce qui n’existe pas. Essayer, agiter, agir. Agir, agiter, essayer». Répété deux fois, comme un mantra d’obsédé.
Hicham Benohoud ?! C’est un saboteur discret, un Buster Keaton maghrébin qui se prend des tartes à la crème empoisonnées et nous regarde fixement, sans ciller, en attendant que l’on comprenne enfin que la blague est sur nous.
Son prix à Paris Photo ? Une claque dans la gueule bien-pensante de l’art contemporain. Et une preuve que, parfois, la plus violente des contestations passe par le sourire le plus pincé.

