Culture
Festivals : Le Nord fait son cinéma
Entre Tanger et Tétouan, le Nord marocain s’offre en double écran: deux festivals du cinéma, deux vagues d’émotion et une même ferveur pour l’image. Du Festival national du film à celui du Cinéma méditerranéen, le Royaume déroule ses bobines d’exil, de mémoire et de liberté, affirmant plus que jamais son cinéma comme une arme douce, lucide et nécessaire.
Les manifestations centrées sur le 7e art poussent comme primevères au printemps. Après l’heureux prélude que fut le Festival national du film, qui a clos ses rideaux tangérois le 25 octobre dernier dans une effervescence de flashes et de bravos, s’enchaîne le Festival du cinéma méditerranéen qui mérite largement le détour.
Tétouan, la perle blanche du Nord, se pare de bobines et de projecteurs pour sa 30e édition, qui se tient jusqu’au 1er novembre, comme pour rappeler que le 7e art n’est pas qu’un divertissement cosmopolite : c’est une marée qui submerge les frontières, les vents et les silences.
Quarante ans après sa naissance en 1985, dans un modeste ciné-club de l’Association des amis du cinéma qui osait défier les écrans muets du Maroc post-colonial, ce festival – sous le thème «Trois décennies de créativité et de dialogue» – tient bon comme un phare dans la tempête.
«C’est la consécration de quarante années de passion pour le 7e art, un symbole d’aventure faite de persévérance, de plaisir et d’un entêtement créatif», souligne Ahmed El Housni, président de la Fondation du festival. Guerres, crises, pandémies : rien n’a eu sa peau. Parce que le cinéma, ici, n’est pas un luxe. C’est une arme.
Le Festival de Tanger, lui, a fait preuve de culot et d’imagination. Oubliez les tapis rouges lustrés des Croisettes : ici, on secoue le cocotier du cinéma marocain avec audace.
La 25e édition du Festival national du film, présidée par des jurys affûtés comme des lames, a attiré une affluence record (près de 2.500 accrédités et 6.500 spectateurs) pour un panorama vibrant de la vitalité nationale, centré sur les thèmes de l’exil, de la mémoire collective, des fractures sociales et de la résilience humaine.
Ce n’était pas seulement une vitrine, mais un incubateur pour une nouvelle génération de cinéastes engagés, où les films, souvent intimistes et ancrés dans le quotidien marocain, interrogeaient les invisibles et les mirages identitaires avec une urgence poétique.
En affûtés comme des lames, les jurys ont couronné La Mer au loin de Saïd Hamich Benlarbi au Grand Prix des longs-métrages de fiction, un électrochoc poétique sur l’exil et les mirages atlantiques, qui a laissé le public pantelant.
Rafraîchi par un Prix de la réalisation et des récompenses pour les seconds rôles (Rym Foglia et Omar Boularkirba), ce portrait d’un jeune Marocain irrégulier à Marseille a aussi raflé le Prix de la critique, salué pour sa mise en scène épurée qui «emporte les certitudes comme un raz-de-marée atlantique», lâche Benlarbi.
Pas en reste, Le Lac bleu de Daoud Aoulad-Syad rafle le Prix de la production, celui du scénario (co-écrit avec Abdelmjid Seddati et El Houcine Chani) et de la musique originale (Mourad Zdaidat), une fable aquatique sur les abysses de la mémoire collective et la quête intérieure d’un enfant non-voyant dans le désert qui colle aux tripes – une mention spéciale a même couronné l’interprétation du jeune Youssef Kadir.

Le Prix spécial du jury, partagé entre Mauvais Temps d’El Ghazouani Madane (qui décroche aussi la première œuvre et le premier rôle masculin pour Abdenbi Beniwi) et Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch (avec le premier rôle féminin pour Nisrine Erradi, plus les prix de l’image et du son), a mis en lumière des récits de résistance et de fractures sociales, de la culture du cannabis à Ketama aux paradoxes régionaux.
Dans les courts-métrages, L’Mina de Randa Maaroufi s’empare du Grand Prix avec une rage documentaire qui hurle l’urgence sociale des injustices minières à Jerada : «Le cinéma tend un miroir aux invisibles pour conjurer l’oubli», confie la réalisatrice, voix chevrotante lors de la remise des prix, tandis que Miroir à vendre de Hicham Amal et Chikha-Queen d’Ayoub Layoussifi & Zahoua Raji complètent un podium incisif.
Côté docs, Fiers, suspendus et obstinés de Mohamed Akram Nemmassi triomphe au Grand Prix, un plaidoyer viscéral pour les identités queer au Maroc qui ose le front contre les tabous, talonné par The Departure de Sidi Mohamed Fadel El Joummani (Prix de la création).
Et que dire des écoles de cinéma ? Les Tangérois (by Achraf El Afia) décrochent l’or, preuve que la relève grignote déjà les scènes avec une faim de loup, suivie de Le Dernier silence de Mahmoud El Asri.
Un hommage émouvant a clos les festivités en rendant justice à l’actrice Fatima Attif, icône du théâtre et du cinéma marocain, pour sa carrière foisonnante de Volubilis à Mass Dolce, qu’elle a dédié «à ceux qui ont cru en mon talent».
Tanger, en somme, n’a pas seulement projeté des images : elle a allumé des incendies, confirmant la bonne tenue du cinéma marocain : riche, affirmé et prêt à conquérir les écrans du monde.
Un «détroit» de bobines
On quitte les vents tangérois pour faire un cap sur les fraîcheurs tétouanaises. Le 30e Festival du cinéma méditerranéen, qui bat son plein en ce moment même dans les ruelles blanchies à la chaux, exhale un parfum d’oliviers et de sel marin.
L’ouverture en fanfare avec Il ladro di bambini de Gianni Amelio (Italie, 1992), un clin d’œil aux racines du festival – ce voleur d’enfants sicilien qui questionne déjà l’exil et l’innocence perdue –, donne le ton : un pacte d’amitié et de partage, comme le rappelle Noureddine Affaya, professeur et «(ami) du festival».
Plus de 40 films de 15 pays méditerranéens déferlent, mais c’est la compétition officielle qui fait trembler les fauteuils : dix longs-métrages et docs qui tricotent les fils de l’identité, de l’exil et des colères collectives.
Parmi les pépites de la compétition officielle, Vermiglio ou La Mariée des montagnes de Maura Delpero (Italie, France, Belgique), un conte alpin sur les non-dits des migrations qui serre la gorge comme un étau. «Le cinéma méditerranéen unit dans la fracture : une mer qui sépare autant qu’elle relie», glisse la réalisatrice italienne.
Daoud Aoulad-Syad double la mise avec Le Lac bleu (déjà primé à Tanger), en lice dans la compétition des longs-métrages, et La Mosquée, projeté en section spéciale des «Films emblématiques des éditions précédentes» – ou «films patrimoniaux revisités» pour marquer l’anniversaire des 30 ans –, deux plongées dans les eaux troubles de la foi et de l’héritage marocain, l’une fraîche et contemporaine, l’autre intemporelle et ironique sur la création cinématographique dans un village marocain.
«Filmer, c’est creuser pour des racines nomades», dit-il, sourire en coin. Ajoutez à cela Bande sonore d’un coup d’État de Johan Grimonprez, un doc sonore qui dissèque les révolutions ratées avec une ironie belge acérée, en compétition officielle…
Sans oublier, dans la même section auréolée de classiques revisités, 3000 Nuits de Mai Masri, cri libanais sur l’emprisonnement des corps et des âmes, ou La Puerta abierta de Marina Sereti, qui ouvre grand les portes des silences grecs.
Et pour les coups de cœur, Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch, un hymne féminin qui vibre au rythme de l’aïta.
Tétouan ne se contente pas de montrer : elle dialogue, confronte et laisse les films infuser comme un thé à la menthe trop fort. Les hommages ? Des plans-chocs qui griffent l’âme. Nabil Ayouch, le taulier du cinéma marocain, ovationné pour sa filmographie qui cogne.
«La création est un acte individuel, mais le cinéma reste une œuvre collective. Aimer son pays, c’est le critiquer tout en cherchant le beau», martèle-t-il.
Pas de répit : Eyad Nassar, acteur jordanien, récompensé pour ses rôles qui percent les armures – de Selat Rahem (prix du meilleur acteur aux Arab Drama Critics Awards 2025) à ses doublages dans Assassin’s Creed : «Je ne connais qu’un seul langage, celui du jeu. Je souhaite rester toujours acteur», murmure-t-il, réservé, presque timide sous les flashs.
L’hommage s’étend à Aïda Folch, l’actrice catalane qui illumine les écrans ibériques depuis Le Sortilège de Shanghai, incarnant cette Méditerranée qui refuse l’oubli – des visages familiers, des gestes qui relient Tarragone à Tétouan.
Mais le festival ne s’arrête pas aux stars. Des tables rondes qui secouent le cocotier, comme celle sur les «Réalisatrices méditerranéennes : une nouvelle vague ?», modérée par Mohamed Oulad Alla et qui a réuni la Française Laura Piani, notre Zakia Tahiri, la Tunisienne Hind Meddeb et l’Italienne Caterina Carone.
Pas de bla-bla théorique: des éclats d’humour et de fureur. «On m’appelle réalisatrice méditerranéenne alors que je vis à Paris et que j’ai tourné un film sur l’Angleterre !», ironise Piani. Meddeb, nomade des rives, revendique être «une femme entre deux rives, deux langues et trois pays.
Le cinéma, c’est une écoute, un refus des idées toutes faites et des injustices. [Ses] films naissent de la rencontre, ils cherchent les promesses de changement dans les révolutions». Carone, touchée par le Maroc comme un retour aux sources : «Omettre les femmes pionnières du cinéma, c’est effacer une histoire de résistance».
Le débat fuse : Tahiri sur Number One, sa brûlure contre les tabous marocains («Un film douloureux, pour parler aux femmes – et non pour les monter contre les hommes») ; Meddeb sur la jeunesse qui rêve de dignité («Loin des clichés, la poésie est une forme de résistance») ; Piani défendant la comédie romantique comme acte de liberté («Un film qui fait sourire en quittant la salle»).
«Les femmes créatrices parlent toutes de liberté. Je veux un cinéma libre, joyeux et conscient», conclut Carone. Une vague, oui, mais pas rose bonbon. Tsunami.
Et les mômes dans tout ça ? Le festival n’oublie pas : «Bonjour le monde», un programme jeune d’Anne-Lise Koehler et Eric Serre, une tradition têtue pour ouvrir les portes de l’Español et former une génération à l’image plutôt qu’à l’obéissance.
«Pour instaurer une culture visuelle trop longtemps marginalisée dans notre monde arabe, on commence par les enfants», glisse un organisateur. Loin des écrans plats de TikTok, ces projections forgent des regards critiques, des «Bonjour le monde» sans haine ni rejet.
Avec des ateliers pour la relève qui forgent la bobine de demain – dix projets en herbe scrutés par un jury comme Layaly Badr, scénariste palestinienne taillée à Berlin et Big Apple, qui défend un cinéma «sincère, authentique, qui ne se force pas et qui reste fidèle à son langage artistique» : «L’art refuse le silence.
Plus l’humain est libre, plus il peut toucher l’autre», dit-elle, en soulignant que «la culture est le premier outil de liberté pour les humains» et en conseillant aux jeunes : «L’important, c’est la confiance en soi, dans ce que l’on soumet.
Le jury n’est pas un monstre: c’est une opportunité d’apprendre», ce festival est un carrefour où le Nord marocain se rêve en phare culturel, irradiant bien au-delà des rivages.
Comme le dit Fatima Ifriqi, plume acérée : les festivals sont «une fenêtre sur les histoires humaines, un espace de plaisir esthétique qui rapproche l’art des citoyens, encourage l’expérimentation. Pas juste des tapis rouges : un impact culturel qui se grave dans l’âme».
«Bon ou mauvais film»
En 2025, ces deux festivals du Nord se rejoignent comme les rives d’un détroit complice, tissant un dialogue fluide entre l’intime national et l’horizon méditerranéen.
À Tanger, l’édition 25 célèbre la créativité marocaine naissante à travers des thèmes d’exil intérieur, de résilience sociale et de mémoire fracturée – des récits ancrés dans le désert ou les mines, où le cinéma devient outil de conjuration des oublis collectifs.
À Tétouan, la 30e mouture étend cette vision sous le prisme «Trois décennies de créativité et de dialogue», transformant ces quêtes personnelles en ponts : transmission intergénérationnelle, diversité des regards féminins et engagement géopoétique qui font de la Méditerranée un espace de rencontre plutôt que de fracture.
Le lien charnel ? Le Lac bleu de Daoud Aoulad-Syad, triomphant à Tanger avant de plonger dans les eaux troubles de Tétouan, et Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch, primé au Nord avant d’y être ovationné en hommage – des bobines nomades qui incarnent une vitalité partagée, reliant la relève tangéroise aux nomades méditerranéens dans une vague culturelle cohérente, où le Maroc se rêve non comme isolé, mais comme un phare reliant les rives de l’identité et de la liberté.
Et pour fermer la marche, une chose nous a sauté à l’oreille, c’est ce vocable rebattu de «bon ou mauvais film».
Dans le tourbillon des palmarès et des débats enflammés, on l’entend partout : jugements hâtifs, étiquettes collantes qui étouffent la magie brute de l’écran. Alors nous avons décidé de prendre cette binarité comme un vent du large.
Le Nord, avec ses festivals en cascade, nous rappelle que le cinéma n’est ni bon ni mauvais – il est nécessaire, provocant, essentiel. Il nous renverse, nous interroge, nous rend humains.
Et tant pis si ça dérange : à Tanger comme à Tétouan, le 7e art fait son boulot, et il le fait avec panache. Rendez-vous l’an prochain, bobine en main, pour la suite de cette odyssée nordique.
