Culture
Festival Essaouira: Une édition pour résumer 25 ans de réalisations
Que de chemin parcouru par le Festival Gnaoua d’Essaouira pour en arriver à sa 25e édition ! Elle se veut particulière, mais toujours avec son lot de nouveautés. Avant-goût avec le directeur artistique du festival.
Vingt-cinq ans au compteur, davantage de notoriété et de rayonnement. C’est le bilan de ce quart de siècle du Festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira. L’occasion de faire un flash-back, d’aborder la relève, de faire le point sur l’impact des fusions sur l’esprit de la musique gnaouie… avec Mâalem Alikane.
Quelles nouveautés pour cette nouvelle édition du Festival Gnaoua ?
Mâalem Abdeslam Alikane : Cette année, le Festival souffle sa 25e bougie. C’est un quart de siècle de réalisations, de performances, de rayonnement à l’international… Cette édition sera une sorte de résumé ou de flash-back de toutes les précédentes et de toutes les expériences cumulées. Il n’en demeure pas moins que la nouveauté réside dans la diversité de la programmation, tout en gardant l’esprit même de ce festival qui tourne autour de la fusion entre l’art gnaoui et les styles internationaux de musique, dont le jazz, le blues, la musique africaine et j’en passe. D’autant plus que cette année, exceptionnellement, aucun thème n’a été déterminé. C’est justement l’occasion de revisiter les succès des années écoulées.
Sur quels critères vous basez-vous pour choisir les artistes gnaouis ?
Il faut savoir tout d’abord qu’en tant qu’organisateurs, nous ne jouons pas sur les têtes d’affiche ou les noms des grandes stars de la musique gnaouie. Dans cette édition, il y aura les mâalems officiels qui ont leur public et leur place sur la scène gnaouie et dont la présence et la prestance ne font plus de doute, tels que Bakbou, El Kasri, Merchane, Boussou… En plus, il y aura bien évidemment plusieurs artistes internationaux pour des fusions encore plus innovantes. A côté de tout cela, nous prenons en compte la relève également. Je peux vous confier que sur ces 25 dernières années, nous avons gagné 7 ou 8 nouveaux mâalems.
N’est pas maâlem gnaoui qui veut alors… Est-ce que justement la relève est assurée ?
Elle l’est. Toute une génération montante de gnaouas professionnels qui connaissent les règles de cet art est en train de se frayer son chemin, et pas qu’à Essaouira, même dans d’autres villes comme Casablanca, Marrakech… Le problème dans la prolifération de la musique gnaouie est qu’elle paraît simple à adopter. Or, il ne s’agit pas de composer des paroles, de porter un guembri et animer la foule. La musique gnaouie comprend un ensemble d’éléments qui se complètent, que ce soit en termes de notes musicales, de transe, d’état d’esprit, de danse…
Vous faites allusion à des jeunes qui prétendent être gnaouis…
Effectivement et dont la notoriété est alimentée notamment par les réseaux sociaux. Il faut savoir que cet instrument phare de l’art gnaoui qu’est le guembri est très respecté par les mâalems. Il ne pouvait être porté par les apprentis ou les jeunes. Seuls les gens nobles, appelés également «les hommes de Dieu» pouvaient y toucher, et ce, après qu’il est parfumé à l’encens… Les jeunes de cette époque ne connaissent pas la valeur du guembri et ne savent pas le porter non plus. Ce que je trouve plus grave encore, c’est la liberté que prennent ces jeunes à rajouter ou supprimer des morceaux à des sons qui existaient il y a plusieurs années.
Je n’ai de cesse de répéter qu’il s’agit d’un héritage, d’un patrimoine basé sur du vécu et qui relate l’histoire des personnes, qui ont marqué leur époque. Il s’agit également de musiques inspirantes, touchantes, des fois même troublantes, qui éveillent les sens et les émotions, dans lesquelles on récite des louanges de Dieu et non des paroles de chansons comme les autres styles de musique. Cela sans parler de l’état de transe qui fait défaut. En bref, c’est une discipline qui commence à manquer. Et notre but, nous maâlems, à travers ce Festival et autres séances musicales organisées en parallèle, est de perpétuer cet art tel qu’il nous a été confié par nos ancêtres. C’est un travail en continu avec les intéressés par l’art et son authenticité, loin des artifices et des subterfuges.
La fusion des styles étrangers avec la musique gnaouie ne fait pas l’unanimité. Qu’en pensez-vous ?
L’art gnaoui n’est pas une religion sacrée ou immuable. Il s’agit d’un style ouvert et qui se marie bien avec d’autres, comme le prouvent toutes les fusions qui ont été réalisées le long de ces 25 années du Festival. D’autant que la musique gnaouie a toujours été ouverte sur d’autres confréries, comme les Hmadcha, Derkaoua, Aissaoua… pourquoi pas alors, sur d’autres styles musicaux internationaux, qui lui donneraient ce retentissement à l’international.
D’ailleurs, si cet art-là ne s’était pas ouvert aux autres, il ne serait pas aussi connu. Lors de leur visite au Maroc, les artistes étrangers sentent des mystères à percer, en écoutant les gnaouas, des aspects à explorer qui dépassent les normes musicales, que ce soit au niveau de l’écriture ou du chant. Je voudrais attirer l’attention sur un fait: le mâalem gnaoui est maintenant un artiste à part entière. Il connaît les notes musicales, la tonalité, l’accordage entre sa musique et celle objet de la fusion… Quand on peut sortir une œuvre musicale sur la base de ces fusions, qui plus est trouvent un écho à l’international… pourquoi s’en priver !
Le Festival a noué un partenariat avec le Berklee College of Music. Quel est l’intérêt de cette collaboration ?
Le Berklee College of Music est l’une des plus grandes écoles de musique aux États-Unis, qui comprend des professeurs-chercheurs dans tous les types de musique, et en prime ce sont des passionnés de l’art gnaoui. Dans le cadre des échanges culturels entre le Maroc et les États-Unis, plusieurs responsables sont venus quelques mois auparavant pour examiner ensemble une éventuelle coopération. Les réunions ont abouti alors à un programme de formation qui sera dispensée aux musiciens de tous genres, tant dans le côté technique qu’artistique.
Un site d’inscription est alors mis en place en faveur des intéressés. En tant qu’organisateurs, nous avons proposé d’inscrire une dizaine d’artistes dont cinq gnaouas de différentes villes du Maroc, comme Marrakech, Taroudant, Essaouira et Tétouan. L’objectif est de rendre ces jeunes mâalems plus compétents dans la musique, les notes, les instruments et même les démonstrations.
