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Culture

«Fès-tival» : Sacrée renaissance qui donne de la voix au dialogue

Depuis 1994, le Festival des Musiques sacrées de Fès unit Orient, Occident et Afrique dans une transe sacrée. En 2025, sous le signe de la Renaissance, les artistes invité.e.s ont vibré la tolérance et le dialogue dans une cité millénaire où l’histoire et les mélodies chantent l’unité des cultures.

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Depuis 1994, Fès, cité millénaire pétrie d’art et d’histoire, devient chaque année le théâtre d’un miracle : le Festival des musiques sacrées du monde. Dans ses ruelles chargées de mémoire, où les monuments murmurent des siècles de coexistence, des sons célestes et des rythmes extatiques font vibrer l’âme.

À une époque où le dialogue entre cultures ressemble trop souvent à un vœu pieux, ce rendez-vous incarne une tolérance qui, dès 1949, fascinait l’historien Roger Le Tourneau. Il décrivait la piété des Fassis comme «vigoureuse, humaine, continue, tolérante», ouverte aux juifs, aux chrétiens et aux divers courants de l’islam maghrébin. C’est dans cet ADN que le festival puise sa force, un antidote vibrant au repli sur soi.

Cette tolérance, Fès la portait déjà au Moyen Âge, dans l’enceinte de la Karaouiyine, première université dans le monde. Là, Ibn Khaldoun et Maïmonide partageaient leur savoir avec des esprits comme le chanoine Clénard ou Gerbert d’Aurillac, futur pape Sylvestre II.

Une synergie des cultures, héritée de l’Andalousie, que le festival s’emploie à raviver. «À Fès, il y avait une synergie des cultures héritée de la tradition andalouse. De ce fait, il importait de réactiver la potentialité existante. D’autant que notre époque a besoin, de façon vitale, de ces liens réels», déclare Abderrafie Zouiten, directeur général de la Fondation Esprit de Fès. Un message qui résonne dans une ville carrefour, où l’Afrique, l’Orient et la Méditerranée se sont toujours entrelacés.

Les esprits se fêtent…
L’histoire du festival commence par un coup d’audace. En 1991, alors que la guerre du Golfe laisse un monde sous tension, un séminaire savant, «Voix d’Afrique, l’enseignement du désert», pose les bases. Chercheurs brillants, débats de haute volée : le succès est immédiat.

De là naît l’idée d’un rendez-vous annuel dédié aux musiques sacrées. En 1994, la première édition, peaufinée avec soin, a envoûté un public trié sur le volet. Voix angéliques, rythmes qui transportent, sons qui s’embrassent par-delà les confessions : le festival s’est imposé d’emblée comme un pont entre les âmes. Depuis, il a tracé un chemin de roses, sans jamais perdre son souffle.

En 2025, pour sa 28e édition, le festival s’est placé sous le signe de la Renaissance, transformant Fès en un creuset où l’Orient, l’Occident et l’Afrique ont chanté à l’unisson. Abderrafie Zouiten pose les mots justes : «Ce festival est un événement culturel essentiel, porteur des valeurs de tolérance, d’ouverture et de dialogue entre les cultures et les religions, des valeurs qui résonnent avec les fondements de notre Royaume sous la vision inspirante de Sa Majesté le Roi».

Cette année, un accent particulier a été mis sur le jumelage historique entre Fès et Florence, scellé en 1961 par HassanII. «Florence n’a qu’un seul jumelage à l’international, et c’est avec Fès», rappelle Zouiten, soulignant l’empreinte unique de ces deux cités.

Pour célébrer ce lien, l’Orchestre de Musique andalouse de Mahmoud Briouel a dialogué avec les Vespro della Beata Vergine de Monteverdi, dans une performance où la méditation a rencontré la théâtralité, portée par l’ambassade d’Italie et l’Institut culturel italien de Rabat.

Alain Weber, directeur artistique, éclaire l’ambition de cette édition : «La soirée d’ouverture, sous le signe de la Renaissance, a montré comment la Karaouiyine, première université musulmane au monde, a fait naître une culture originale, inspirée des philosophies grecques et antiques».

L’Afrique, omniprésente, a irradié à travers des performances du Sénégal, du Mali, du Ghana ou du Burundi. Les tambours, les danses sur échasses, les griots : chaque geste a semblé puiser dans des traditions millénaires pour nourrir une modernité vibrante.

Parmi les pépites, Antípodas, des jumelles chiliennes Florencia Oz et Isidora O’Ryan, a captivé par sa poésie visuelle. Leur création, inspirée par le mythe du double, a mêlé flamenco, percussions et violoncelle pour explorer la dualité humaine. «Nous avons été très heureuses de partager cette scène, Florencia à la danse, moi au chant et au violoncelle, dans ce festival si riche en diversité», a confié Isidora O’Ryan, la voix empreinte de joie.

Ariana Vafadari, figure incontournable du festival, est revenue pour la quatrième fois avec Quatre Femmes, un projet poignant coécrit avec l’écrivain afghan Atiq Rahimi. Elle a mêlé chants iranien, hindou, camerounais et turc, et a donné voix aux combats des femmes face à la violence et à la pauvreté.

«Ce festival est un lieu de dialogue entre les cultures. On vient d’horizons différents, et pourtant, nous avons mille choses en commun», a expliqué l’artiste franco-iranienne. Elle a ajouté, émue : «J’ai écrit pendant la pandémie, à un moment où l’âge légal du mariage des filles en Iran a été abaissé. À Fès, cet espace sacré, le public est venu pour entendre ces récits». Une claque qui a résonné, entre effondrements et espoirs.

Parmi les éclats de cette édition, les Master Musicians of Jajouka, menés par Bachir Attar, ont déployé leur transe millénaire, un son brut né des montagnes du Rif, où ghaïtas stridentes et bendirs hypnotiques ont invoqué la baraka. «Cette musique, c’est notre sang, une tradition de plus de mille ans, héritée de Sidi Ahmed Sheikh, qui guérissait les âmes», a confié Bachir Attar, regard perçant, lors d’une rencontre matinale à Fès.

Depuis que Brian Jones des Rolling Stones a capté leurs mélodies en 1968, Jajouka fascine, de Mick Jagger à Ornette Coleman. «On veille à nos racines, mais on s’ouvre au monde», a-t-il expliqué, évoquant des collaborations avec Ravi Shankar ou Talvin Singh. Au Jardin Jnan Sbil, leur aïta jabalia, «rock’n’roll vieux de 4.000 ans» selon William Burroughs, a fait vibrer l’âme de Fès.

Les Maîtres Tambours du Burundi, institution mondiale inscrite à l’Unesco, ont embrasé la scène avec leurs rythmes telluriques et leurs danses acrobatiques. Leur patron a raconté l’origine de cet art : «Le tambour est né avec le premier roi du Burundi, au XIIe siècle, quand un jeune homme, guidé par un devin, a fait résonner une peau de vache, faisant tomber la pluie après des années de sécheresse».

Le tambour central, inkiranya, symbole de pouvoir, a pulsé comme un appel à la mémoire. Les Nuits Soufies, moment phare, ont transporté dans un tourbillon spirituel.

Les confréries Aissawa et Hamadcha, avec leurs transes frénétiques, ont incarné la vitalité du soufisme marocain, tandis que les griots ashantis et mandingues, «sacs à paroles» et gardiens des secrets séculaires, ont fait vibrer leurs koras.

L’Afrique a brillé encore avec le Zaouli de Côte d’Ivoire, qui a célébré la beauté féminine, ou le seperewa ghanéen d’Osei Korankye. Jowee BasH! Omicil, avec SpiriTuaL HeaLinG, a fusionné la révolution haïtienne de 1804 et le free jazz d’Ornette Coleman, dans une cérémonie où le souffle est devenu guérisseur.

Le Naghash Ensemble arménien, porté par les poèmes médiévaux de Mkrtich Naghash, a mêlé jazz et lyrisme dans une transe bouleversante. Du mugham azerbaïdjanais au malhoun marocain, en passant par les Master Musicians of Jajouka, qui ont fasciné les Rolling Stones, le festival a tissé un fil entre traditions et modernités. Smail Boujia l’a résumé : «Cette musique touche le cœur, car elle repose sur la prière et les invocations liées à Dieu».

Le sacré au-delà de la religion
Mais le sacré, ici, dépasse la religion. Alain Weber, directeur artistique, refuse de l’enfermer dans des bondieuseries. «Le sacré, ce n’est pas seulement la religion, c’est plus vaste. C’est une quête de transcendance, ce moment où l’humain cherche à dépasser sa condition pour toucher une inspiration surnaturelle», lance-t-il, malicieux.

Pas de carcan dogmatique : le festival célèbre tout ce qui élève, des polyphonies chrétiennes aux chants confrériques. Certaines confréries soufies, par pudeur, rechignent à se produire. «Pour elles, monter sur scène, c’est presque une profanation», explique Weber, respectueux. Un défi pour la programmation, mais une preuve que le sacré ne se plie pas aux projecteurs.

Dans un monde où le vivre-ensemble s’effrite, où l’autre devient vite l’ennemi, le Festival de Fès tient bon. Il ne parle pas, il chante. Il ne prêche pas, il transporte. Les sons, les danses, les voix disent mieux que les mots la fraternité possible. À Fès, où le passé dialogue avec le présent, la musique est plus qu’un art : c’est une prière, un miroir tendu vers l’éternel. Une Renaissance, oui, mais surtout une résilience.