Culture
Expo : A Real Fiction, le grand flash d’Aïda Muluneh
Les figures féminines aux corps couverts de peintures vives, aux regards directs et impérieux qui transpercent le spectateur, d’Aïda Muluneh sont au cœur d’une belle exposition à la Galerie 38 à Casablanca. L’occasion de découvrir une œuvre magnétique où mémoire éthiopienne, couleurs alchimiques et réinvention symbolique se conjuguent avec une intensité rare.
Jusqu’au 27 juin, la Galerie 38 accueille A Real Fiction (ou une fiction réelle), solo show d’Aïda Muluneh. On y rentre par curiosité, sans vraiment savoir ce qu’on va y trouver. Des figures féminines, peintes et drapées, vous fixent, comme si elles occupaient tout l’espace, s’imposant avec une force visuelle immédiate et une présence qui désoriente. L’Éthiopienne, née en 1974 à Addis-Abeba, n’expose pas des photographies. Elle convoque des tableaux vivants où le documentaire a cédé la place à une mise en scène impérieuse.
L’expérience visuelle est immédiate, presque physique. Muluneh a abandonné le noir et blanc austère de ses débuts journalistiques pour une palette restreinte de couleurs primaires (rouges sang, bleus profonds, jaunes solaires) qui agissent comme des matériaux alchimiques. Au cœur de cette grammaire visuelle règne le body painting, l’un des marqueurs les plus puissants de son langage.
Inspirée des tatouages traditionnels des femmes du nord de l’Éthiopie, notamment l’allongement symbolique du cou, et des fresques murales des églises orthodoxes, Aïda transforme le corps en surface picturale, en palimpseste vivant et en archive de résistance. Les motifs (points, bandes, champs colorés) recouvrent partiellement la peau, produisant une distanciation et une intensification simultanées. La planéité graphique obtenue rapproche l’image du tableau ou du timbre-poste, annule les ombres naturelles et renforce le caractère frontal, presque iconique, des figures.
La scénographie sobre et immersive renforce ce clair-obscur spirituel. Les tirages, aux textures travaillées en post-production, gardent une rugosité organique, «la perfection dans les imperfections», comme le dit l’artiste. Chaque image est un plateau de cinéma figé au moment magique où le modèle, sélectionné pour son énergie, devient personnage.
Formée au cinéma à Howard University, passée par le Washington Post, Muluneh explique que «(son) postulat de base, c’est de travailler à être les deux». Simon Njami, via The Divine Comedy, fut le déclencheur de cette mue vers l’acte plasticien. Ses «photos-tableaux» réinventent les récits historiques et culturels africains hors des carcans idéologiques, mêlant mémoire, spiritualité et projection futuriste.
Brillant, le dispositif l’est quand il atteint cette universalité revendiquée. «Je veux montrer l’aspect universel de notre humanité», affirme-t-elle. Les regards directs des modèles, posés sur une peau peinte, troublent le spectateur observé en retour. La force féminine s’impose sans érotisation. Le body painting devient alors un acte politique et décolonial; il réactive des pratiques traditionnelles sophistiquées comme force vive et moderne, refusant à la fois exotisation et effacement. L’accident de voiture visuel qu’elle vise fonctionne. On ne peut détourner les yeux.
Pourtant, on peut discuter une certaine redondance formelle. La rigueur quasi mathématique des compositions, si elle garantit la lisibilité, frôle parfois la stylisation répétitive. Le symbolisme, puissant, risque de devenir trop lisible, presque didactique, là où une part d’ombre plus opaque aurait accru le mystère. Le body painting lui-même, lorsqu’il se fait trop signature, peut lisser sa charge initiale et tendre vers le décoratif.
Soit ! A Real Fiction impose une proposition majeure. Muluneh, fondatrice de l’Addis Foto Fest et actrice du changement sur le continent, construit un langage qui rééquilibre ombre et lumière. Une œuvre qui, loin des facilités exotiques ou militantes, interroge notre rapport à l’image, à l’identité et à l’histoire avec une urgence poétique et une profondeur troublante. À voir absolument.