Culture
Essaouira : Gnaoua prend le large, les Musiques du Monde font vague…
Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde fait claquer ses qraqeb, rugir son guembri et met les cœurs en transe, entre lame de fond et âme profonde. Depuis son coup d’audace en 1998, ce rendez-vous métisse mâalems et virtuoses du monde dans une furie jubilatoire. Récit d’un rêve de 26 ans, porté par le vent et un grain de folie.
Il y a 26 ans, un rêve un peu fou, presque provocateur, a germé à Essaouira: faire d’une musique gnaouie, alors méconnue des Marocains eux-mêmes, le cœur battant d’un festival. Un festival qui, après sa première étincelle, s’est imposé comme une image d’Épinal, un rendez-vous incontournable où la transe gnaoua s’entremêle à la world music.
Chaque dernière semaine de juin, la cité-bateau ivre, ballottée par les vents furieux de l’Atlantique, mais jamais naufragée, devient le théâtre d’une kermesse héroïque. Des centaines de milliers de visiteurs, bravant les routes sinueuses et la fournaise, affluent vers l’ensorceleuse Essaouira pour s’abreuver de rythmes, de guembris et de transes collectives.
Ils viennent, les chevelus, les curieux, les puristes, les novices, pour plonger dans une fête qui n’a rien d’ordinaire. Car ici, pas de billetterie prohibitive : les concerts sont gratuits (sauf les soirées intimistes et celles du Borj, où l’on s’offre le luxe d’une proximité avec les maîtres). Le festival a «le nez en l’air et le regard distrait», comme le disait un habitué, et c’est précisément cette désinvolture assumée qui fait son charme.
En 1998, l’idée semblait farfelue. Un festival dédié aux Gnaoua ? Les partenaires potentiels haussaient les épaules, sceptiques. Trop risqué, trop niche. Pourtant, quelques-uns ont osé parier sur ce projet improbable. Résultat : un coup d’essai qui fut un coup de maître. La première édition, modeste, rassemblait une poignée d’amoureux d’Essaouira et de fans hardcore des Gnaoua.
Une bulle d’intimité, un cocon organisationnel maîtrisé, presque familial. Mais les médias, conquis, ont soufflé sur les braises. L’écho fut si retentissant que, dès l’année suivante, 40.000 âmes ont déferlé sur la ville. Un raz-de-marée que personne, pas même les autorités, n’avait vu venir. La cité n’était pas prête, les ruelles débordaient, les cœurs aussi.
En 2000, le festival a pris ses marques : 80.000 festivaliers, des infrastructures mieux rodées, un budget gonflé à 1,7 million de dirhams. En 2001, on passe à 2,6 millions, avec l’arrivée de nouveaux partenaires.
Quand la cuvée a éclaté, elle a fait trembler les murs de la cité océane et résonner bien au-delà. Les chaînes occidentales se sont emparées de l’événement. «CNN», «BBC», «Arte» : tous ont braqué leurs caméras sur ce miracle marocain. Ce n’était plus l’affaire d’une poignée d’initiés, de barbus en sandales ou de mélomanes avertis.
Le monde entier a découvert ce que sont les Gnaouas : ces descendants d’esclaves africains, ancrés au Maroc, qui ont marié leurs traditions animistes aux élans mystiques du soufisme. Une lila ?
Transe-cendance
Une cérémonie de guérison, une plongée en transe. Les outils ? Des qraqeb (ces castagnettes métalliques qui claquent comme des éclairs), des tambours qui grondent, un guembri qui fait vibrer les âmes. Et puis, il y a le mâalem, le maître, et la moqadma, la prêtresse, gardiens d’un savoir millénaire.
Essaouira a fait de ce lexique un poème.Ce festival, c’était d’abord un rêve de rencontre. Un espace où les barrières sociales s’effacent, où le soudeur côtoie le banquier, où le gamin des ruelles danse avec le touriste ébahi. «On voulait un espace ouvert, solidaire, culturel», confiaient les fondateurs. Mais aussi un acte de résistance : faire connaître cette musique, la sortir des clichés, des malentendus, des appropriations sauvages.
Car, oui, l’Occident a toujours eu un faible pour les rythmes gnaouis, mais trop souvent au prix d’un pillage éhonté. Des artistes sans scrupules ont samplé, emprunté, volé, sans un regard pour les mâalems. Essaouira a changé la donne : désormais, le monde sait d’où viennent ces sonorités, ces pulsations qui hypnotisent.
Et puis, il y a le métissage. Boris Vian l’avait dit pour le jazz : pour ne pas s’enfermer, il faut repousser les frontières. À Essaouira, la musique gnaouie s’est ouverte, sans se renier. Elle s’est frottée au jazz, au reggae, à la world music, dans une danse harmonieuse pour les uns, gracieuse pour les autres.
Pas question de dénaturer l’essence gnaouie : ici, ce sont les invités qui s’adaptent, qui se plient aux rythmes syncopés des qraqeb, aux lignes profondes du guembri. Le «pop gnaoua» est né, et il a fait des étincelles.
Prenez ces rencontres légendaires, gravées dans les mémoires : Pat Metheny, Joe Zawinul, Marcus Miller, Oumou Sangaré, Salif Keita, Youssou N’Dour. Des géants du jazz et des musiques du monde, tous venus s’asseoir à la table des mâalems.
Transe-fusion
Cette année encore, le décloisonnement est roi. La scène s’embrase avec des rencontres qui promettent des frissons : Maâlem Hamid El Kasri et la compagnie Bakalama, Abir El Abed et Kya Loum ; Maâlem Houssam Gania aux côtés de Marcus Gilmore ; Maâlem Mohamed Boumezzough, entouré d’Anas Chlih, Aly Keïta, Tao Ehrlich, Martin Guerpin, Quentin Ghomari et Hajar Alaoui ; Maâlem Khalid Sansi avec Cimafunk ; Maâlem Morad ElMarjan en dialogue avec Dhafer Youssef ; Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou partageant l’affiche avec Rokia Koné.
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Les flammes du Gnaoua ont aussi été attisées par des Mâalemat audacieuses, à l’image d’Asmaa, fille du Maâlem Rachid El Hamzaoui.
Ces noms, ces figures de proue, portent la promesse d’un métissage chavirant, où les notes s’envolent, libres, audacieuses.
Et voici l’heure d’entrer dans le temple: Maâlem Mustapha Baqbou, figure tutélaire de la confrérie gnaouie, enflammera la scène aux côtés de son disciple Najib Oubelkas, dans un face-à-face où la tradition tisse des liens avec l’élan du renouveau.
Mohamed Kouyou, voyageur infatigable des transes, distillera son art ritualisé, teinté d’éclats audacieux qui repoussent les frontières. La nouvelle vague des mâalems – Driss Semlali, Mehdi Kardoudi, Yassine El Bour, Redouan El Kasri –, chacun porté par sa baraka, incarne cette relève incandescente. Ils tiennent haut la flamme gnaouie, tout en l’entraînant, avec fougue, vers des horizons résolument modernes.
Mais les Gnaouas ne sont pas seuls à envoûter. Les confréries Hmadcha et Aïssaoua, avec leurs rituels hypnotiques, viennent tisser leurs propres transes, ajoutant des couleurs mystiques à ce tableau déjà foisonnant. Et pour ceux dont l’âme aspire à une transe plus suave, plus enivrante, CKay, astre éclatant de l’afrobeats, déversera une extase contemporaine, sucrée comme un vent d’été.
Tiken Jah Fakoly, colosse du reggae africain, fera tonner ses psaumes de justice et de dignité, porté par une fougue qui transcende les frontières, une voix universelle sculptée dans l’éclat des combats. Fehd Benchemsi & The Lallas, alchimistes audacieux, réinventeront l’héritage marocain, l’infusant de gospel et de pop dans un élan aussi fervent que malicieux, un cocktail qui pétille et ensorcelle.
The Leila, esprit libre et indomptable, viendra bousculer les codes, mariant la reggada à des riffs rock et des vers de poésie sociale, comme une tempête d’idées dans un ciel d’étoiles. Ribab Fusion, emmené par l’intrépide Foulane Bouhssine, fera vibrer l’âme amazighe, la mêlant à des pulsations funk, blues et pop, dans une danse endiablée qui soulèvera les dunes elles-mêmes.
DUOUD, ces enfants terribles du oud, Mehdi Haddab et Smadj, foudroieront la foule d’un oud électro, tissant un vertige sonore où s’entrelacent racines nord-africaines, murmures méditerranéens et battements urbains. Enfin, le Nishtiman Project entraînera les cœurs dans une odyssée à travers les mélodies kurdes d’Irak, d’Iran et de Turquie, dévoilant un patrimoine transfrontalier d’une splendeur à couper le souffle, un chant qui unit les terres et les âmes.
Vingt-six ans que ce festival grandit, porté par une poignée de battantes qui ont transformé un rêve insensé en rendez-vous incontournable. D’année en année, il s’amplifie, s’enracine, attire les foules du monde entier. Le travail accompli est titanesque, sans équivalent.
Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde est une vague, un vent, une transe qui emporte tout sur son passage.

Depuis 26 ans, le Festival fait danser la cité océane, tissant des ponts entre Gnaoua et Musiques d’ailleurs.
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