Culture
Essaouira en transe : 400.000 âmes possédées par l’instrument béni
Trois jours de musique, de ferveur et de partage ont suffi pour faire basculer Essaouira dans une transe collective. Au rythme du guembri, la cité des Alizés a célébré une nouvelle fois le dialogue des cultures et des héritages africains.
Samedi 27 juin, seize heures. Bab Marrakech n’est plus une porte, mais un goulot d’étranglement où la Médina d’Essaouira vomit et avale à la fois un fleuve humain incandescent. L’air sent le sel marin, le cumin grillé, la sueur tiède et l’encens qui s’échappe des riads.
Quelque part, un guembri grave vibre déjà, comme un cœur qui refuse de ralentir. Cette 27e édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde n’a pas seulement rempli la ville, elle l’a fait déborder d’une ferveur rare, presque mystique.
Trois jours durant, Essaouira est redevenue ce qu’elle n’a jamais vraiment cessé d’être, à savoir un port de toutes les Afriques, un creuset où les rythmes se cognent, s’embrassent et accouchent de quelque chose de neuf.
L’ambiance, surtout, fut le vrai chef-d’œuvre. Fomenté en 1998 par Neila Tazi et le groupe A3, le Festival a toujours eu pour ADN la rencontre. Pas la rencontre policée des plateaux télé, mais la collision franche, parfois chaotique, entre le patrimoine gnaoua et les musiques du monde.
Au fil des éditions, il est passé du statut d’événement confidentiel à celui de phénomène continental, attirant chaque année jusqu’à 500.000 âmes.
Cette année, il y avait plus de 400 artistes, une quarantaine de maâlems, sept scènes, et une programmation qui assumait pleinement son ancrage gnaoua tout en élargissant les ponts.
Thème implicite ? Le dialogue des rives, les ports comme espaces de métissage, la jeunesse du monde face aux identités mouvantes. Parmi les innovations figuraient des créations uniques pensées pour le festival, des résidences croisées et un forum sur les jeunesses du monde, qui donnait à l’événement une épaisseur politique et poétique.
Le nirvana gnaoui
Sur place, l’immersion est totale, presque physique. Dès l’arrivée, la ville change de peau. Les ruelles étroites de la médina deviennent des artères pulsatiles où se mêlent vêtements en laine, dreadlocks colorées, casquettes retournées et sandales en raphia.
Le public offre une diversité étourdissante, réunissant de jeunes Marocains venus de Kénitra, de Casablanca ou de Marrakech, des touristes européens et africains, des familles, des couples et des solitaires en quête d’extase.
Ils sont des milliers à dormir chez l’habitant, à partager des sandwiches et des Coca à 60 DH, à économiser des mois pour vivre ces soixante-douze heures hors du temps.
L’énergie est palpable, électrique. On la sent dans les youyous stridents qui déchirent le ciel, dans les mains qui claquent à l’unisson, dans les corps qui se déhanchent sans complexe sous un soleil qui cogne puis sous une lune bienveillante.
Les odeurs de poisson grillé au port se mêlent à celles de l’huile d’argan et du thé à la menthe. Les sons ? Une symphonie permanente se déploie entre les claquements des qraqeb, la résonance grave du guembri, les basses lourdes des fusions électroniques et les chants en darija, en wolof et en portugais.
La communion n’est pas un slogan marketing, elle est réelle, tangible. Des inconnus se prennent par l’épaule, dansent ensemble, rient aux éclats. Essaouira, le temps d’un week-end, abolit les distances.
Et puis, il y a les lives. Ceux qui font basculer le festival du bon au légendaire. Samedi soir, la scène Moulay Hassan est un chaudron. Carlinhos Brown y met le feu avec une maestria joyeuse.
Le Brésilien, percussionniste de génie, semble avoir toujours connu les Gnaoua. Il l’a d’ailleurs dit : «Les ressemblances entre maracatu et rythmes caracatu, entre les chants de capoeira et ceux du Nordeste brésilien, sont troublantes». Sa performance avec Maalem Hamid El Kasri est un pur moment de grâce.
Les polyrythmies s’entrelacent comme des serpents amoureux, la voix rauque et puissante du Maalem répond aux scats solaires de Brown. La foule explose, devient une seule vague ondulante, bras levés, regards extatiques.
Un peu plus tôt, la fusion Hassan Boussou avec Alexandre Herichon, Mohamed Derouich, Jacques Schwarz-Bart, Cheikh Ndoye, Karim Ziad et Meryem Aasid avait déjà emporté tout le monde. Jazz, soul, funk et gnaoua ne se juxtaposent pas, mais se dissolvent l’un dans l’autre pour créer une matière sonore nouvelle, vibrante, presque organique. Les cuivres tranchants de Schwarz-Bart lacèrent l’air tandis que le guembri grogne et appelle les ancêtres. Le public, possédé, hurle, danse, pleure presque.
Saints-Thèse
On retiendra aussi la performance étourdissante de The Harlem Spirit of Gospel avec Mehdi Qamoum, qui a offert un dialogue incandescent entre un gospel puissant et les phrases du guembri, comme une prière transatlantique.
Ou encore la création réunissant Mehdi Nassouli, la troupe rwandaise I Buhoro, Sara Moullablad et Ganavya, qui a jeté un pont entre l’art gnaoua et la danse Intore, deux patrimoines de l’Unesco se répondant avec une émotion rare.
Les maâlems (Abdelkader Amlil, Mohamed Kouyou, Said Boulhimas, Mourad El Marjane, Mohamed Montari et tant d’autres) n’ont pas seulement tenu leur rang. Ils ont imposé leur langage ancestral tout en se laissant surprendre, prouvant que la tradition gnaoua n’est pas figée mais vivante, adaptable, résolument moderne.
Hoba Hoba Spirit a fait sensation, injectant rock et énergie juvénile dans cette alchimie. Chaque concert était une transe partagée, une catharsis collective où les corps épuisés oubliaient la fatigue.
Artistiquement aboutie, cette 27e édition a su éviter l’écueil du folklore pour touristes ou de la world music lisse. Elle a célébré le métissage sans diluer l’identité gnaoua, au contraire en la rendant plus universelle.
Les chiffres (entre 300.000 et 400.000 visiteurs) disent l’engouement populaire ; les sourires, les larmes et les corps en sueur disent l’impact profond. Essaouira a semé, une fois encore, un désordre bienfaisant dans les esprits.
Mourad, ce jeune de 20 ans qui a traversé sept heures d’autocar en chantant, l’a parfaitement résumé : il repart avec des souvenirs indélébiles et une sensation de liberté absolue.
Alors que la nuit tombe sur la médina, les derniers festivaliers fredonnent encore des airs de guembri en rejoignant leurs cars ou leurs terrasses. La ville, ensorcelante, garde en elle les échos d’une fête qui ne s’éteint jamais vraiment.
Jusqu’à l’année prochaine. Car à Essaouira, le rythme ne s’arrête jamais. Il attend simplement la prochaine pleine lune musicale pour reprendre de plus belle.
