Culture
Électro…choc au Maroc : Des talents en mode «mute»
Entre manque de visibilité, contraintes administratives et scènes encore trop peu soutenues, les DJ et producteurs marocains peinent à se faire une place et à créer. Pourtant, des collectifs, des festivals comme Moga et des artistes innovants prouvent que le pays regorge de talents capables de briller au-delà de ses frontières.
Toits-terrasses illuminés, festivals en plein air, clubs branchés où les basses résonnent jusque tard dans la nuit : plusieurs villes du Maroc semblent s’être donné un nouveau rôle. Elles jouent désormais dans la cour des hauts lieux de l’électro.
Pour beaucoup, Marrakech est le Berlin africain. Pourtant, derrière le glamour, les cocktails et les line-ups impressionnants, un constat frappe : les noms marocains restent invisibles. Dans la majorité des festivals et événements, ils ne figurent que rarement.
Pourquoi ? Manque de visibilité, manque de soutien… ou réalité plus complexe : beaucoup de DJ marocains ne composent que très peu, voire jamais. Leur pratique se limite souvent à synchroniser des morceaux déjà existants, en suivant un pré-set enregistré et le fameux bouton «Sync».
Mais puisqu’un tel fait semble paradoxal, la scène locale regorge de talents capables de créer des univers sonores distincts. Les festivals importent les grandes pointures du monde entier, tandis que la relève marocaine lutte pour trouver sa place sur les plateaux où elle devrait briller.
Cependant, certains collectifs et initiatives se battent pour montrer ce qui se fait de mieux. Que l’on soit jeune ou vieux, branché aux dernières technologies ou nostalgique des vinyles, ils surprennent et émerveillent par la qualité et la créativité de leurs propositions.
Parmi eux, l’incubateur artistique Tartar et ses Full Moon Party se distinguaient. Chaque mois, sous la pleine lune, la fine fleur de l’électro marocaine investissait des lieux emblématiques de la fête.
Hélas, tous les bons événements qui soutenaient la scène locale ont souvent disparu après un tour, laissant derrière eux des souvenirs électrisants : hanches et bras qui bougent, doigts et coudes en l’air, têtes qui remuent au rythme des sons siphonnés, le tout dans une atmosphère électrisante.
Aujourd’hui, rares sont les festivals qui misent réellement sur la scène locale. À part le Moga Festival, il faut chercher les événements underground, souvent organisés clandestinement par des collectifs dans des fermes à Benslimane ou Dar Bouazza.
Du Maroc à Ibiza en un mix
Daox, co-fondateur du Moga Festival, précise : «Nous travaillons avec quasiment tous les collectifs de musique électronique au Maroc.
Ils ont l’occasion de présenter leur musique au public et à d’autres artistes internationaux». Il cite le collectif Reload, «qui a pu se produire à Caparica, au Portugal, puis développer sa présence à Barcelone et à Ibiza grâce à ce tremplin». Safar, qui a commencé au OFF, «se produit aujourd’hui à Berlin, Ibiza ou même au Burning Man».
Selon Daox, Moga ne favorise pas seulement les échanges pour les festivaliers : «Les artistes marocains rencontrent des musiciens étrangers au Portugal ou en Espagne, des collaborations naissent, et de la musique se crée.
Aujourd’hui, avec Internet et les bons outils, il suffit de savoir se présenter et être soi-même pour se démarquer» «Moga, c’est une plateforme», insiste-t-il. «Une plateforme pour révéler des talents, faire émerger des artistes marocains et créer des passerelles avec la scène internationale. RetroCassetta, par exemple, est venu l’an dernier en simple festivalier et a fini par jouer à Glastonbury après être passé par nos scènes OFF et IN».
La culture DJ au Maroc n’a jamais été que mix et diffusion. Certains artistes émergent grâce à leurs compositions originales, construisant un univers qui leur permet de jouer à l’international. C’est le cas d’Abdellah M. Hassak, alias Guedra Guedra.
Pour beaucoup, «Son of Sun» incarne une musique trans-stylistique, mémoire de l’âme africaine. Sa musique électronique dialogue avec le folklore marocain, mêlant parfois chœurs féminins cristallins et percussions puissantes, soutenus par des basses capables de faire vibrer les murs.
Le résultat est un son hypnotique et spirituel, oscillant entre violence et douceur, tradition et modernité. Son deuxième album, «Mutant», prolonge cette exploration. Ni techno pure ni hip-hop ni ambient, Abdellah M. Hassak conjugue l’héritage de la techno et de la bass music occidentale avec celui des rythmes africains.
Beats locaux, rêves globaux
Le duo WAHM, composé de deux amis d’enfance, explore la scène électronique marocaine avec un live-show mêlant musique électronique et instruments organiques. «Nous faisons du live, avec de la guitare, des drums… On essaie d’apporter une touche organique à une scène électronique où cela manque parfois», explique Walid.
Leur style oscille entre indie dance, mélodic house et techno, avec des sets éclectiques qui reflètent leur univers musical et leur approche collaborative basée sur le jam.
Selon lui, la magie de la musique électronique réside dans sa capacité à réunir tous les styles. Chaque nouveau morceau ou album naît d’un processus improvisé: «On commence par une idée – un accord à la guitare ou au piano – et on se lâche. Il n’y a pas de recette.
On se met en danger, on accepte l’imperfection, car parfois la magie naît de l’accident». L’objectif est double : faire plaisir au public, tout en se faisant plaisir eux-mêmes.
WAHM distingue le live du DJ set par sa dimension contemplative et émotionnelle: «Le public vient voir un show, une expression scénique, ressentir des émotions à travers des instruments et des éléments qui ne sont pas exclusivement électroniques. La danse est là, mais l’expérience va au-delà du mouvement, c’est un spectacle à observer».
Pour Walid, le Maroc dispose de tous les atouts pour soutenir sa scène électronique. «Il y a énormément d’excellents producteurs, capables de briller au niveau national et international, avec des générations qui se renouvellent», souligne-t-il.
Mais le succès dépend de deux facteurs essentiels : une scène solide qui soutient les artistes, et le talent.
Pourtant, des obstacles persistent. Visas, tournées, diffusion des releases…
Même le talent le plus prometteur peut se heurter à des contraintes administratives. Walid insiste sur l’importance pour les organisateurs de mettre en avant les artistes locaux avant d’investir dans les DJ internationaux. Selon lui, ce sont souvent les scènes marocaines dans les festivals qui mettent le plus le feu et captivent le public.
Pour clore, rappelons que si certains artistes parviennent à s’imposer grâce à leurs compositions originales, ils restent encore trop peu visibles sur les scènes où ils devraient briller.
À l’heure où les villes aspirent à devenir de hauts lieux de la musique électronique, le véritable enjeu n’est pas d’afficher des salles «sold out», mais de donner aux talents locaux les moyens et la reconnaissance nécessaires pour créer. Sans production originale, la scène risque de rester un simple décor plutôt qu’un acteur à part entière.