Culture
Droits d’auteur : Le Maroc écoute fort, mais rémunère bas
Au Maroc, la musique ne se vend plus : elle se streame, se partage et se monétise, parfois mal. Tandis que YouTube et Spotify dictent désormais les hits du pays, les artistes, eux, se battent pour récupérer leur juste part d’un gâteau numérique encore mal tranché. Derrière les millions de vues d’ElGrande Toto et l’ascension fulgurante du rap marocain, une question brûle les oreilles : qui encaisse vraiment quand le Maroc écoute ?
On croyait encore le CD pas tout à fait mort. Raté. Au Maroc, la musique ne s’achète plus, elle s’écoute. Elle se scrolle, se like, se streame. Et dans cette bataille des oreilles, YouTube règne en patron, Spotify en challenger ambitieux et les rappeurs en véritables ministres du son national.
Plus de 21 millions de Marocains sont passés sur YouTube cette année, soit plus de la moitié du pays, confirmant son statut de bien plus qu’une plateforme, mais une scène musicale nationale. Spotify, lui, avance moins large mais plus stylé : environ 1,1 million d’adeptes, majoritairement jeunes et câblés sur l’urbain, et convaincus que la musique ne peut venir que du futur.
Et dans ce nouveau royaume numérique, un homme garde la couronne.
ElGrande Toto, encore et toujours
Dans la catégorie «il revient chaque année»: ElGrande Toto, toujours numéro 1 des streams au Maroc. Cinquième couronne consécutive. Le règne est solide, le public fidèle, la concurrence médusée. À ce niveau-là, ce n’est plus du succès, c’est du patrimoine moderne.
Derrière, Stormy s’accroche au flow, suivi par Shaw, Draganov, Inkonnu, Lferda, Morad… Une affirmation claire : le rap n’est plus une tendance, mais la langue officielle du streaming marocain. Fini les chœurs édulcorés : le pays rappe, le pays roule la r, le pays revendique. Mais qui touche quoi ? La fête n’est pas gratuite. Elle génère des droits, redevances, contrats, et une grande file d’attente vers la caisse.
Le principe : plus tu es streamé, plus tu es payé. Car chaque écoute, oui, rapporte quelque chose, en théorie. En pratique, c’est un labyrinthe : plateformes, distributeurs, éditeurs, sociétés de gestion collective – le dirham se dilue avant même d’atteindre la poche de l’artiste. Parce que dans les faits, on parle de centimes, voire de millicentimes. Et c’est ici que le BMDA (locomotive locale des droits d’auteur) doit se battre pour que la monnaie arrive jusqu’aux artistes.
Sa mission : traquer les déclarations d’écoute, négocier avec les plateformes et répartir équitablement un gâteau plutôt mince. Mais qui surveille vraiment les chiffres ? Qui prouve qu’un million d’écoutes a bien existé ? Qui garantit que l’artiste touchera ce qu’il mérite ? Aujourd’hui, personne complètement.
On inhale des millions de streams. On exhale… des miettes. L’industrie avance et le Maroc doit inventer son modèle. Un modèle artist-centric, pas plateform-centric.
Les majors françaises dénoncent entre 1 et 3 milliards de streams frauduleux par an. Au Maroc aussi, certains clics sentent le robot. La popularité peut s’acheter. Et la rémunération peut se détourner.
De quoi plomber toute crédibilité artistique si rien ne change. C’est ainsi que les artistes honnêtes perdent la course à telle enseigne que l’industrie se construit sur du sable numérique. Alors qui mettra un policier derrière chaque stream ?
Streaming : Combien ça rapporte réellement ?
Dans l’imaginaire collectif, un million d’écoutes sonne comme une consécration. Dans les faits, c’est surtout un casse-tête comptable qui, paradoxalement, enrichit surtout les plateformes et rarement les artistes eux-mêmes.
Sur Spotify, par exemple, la rémunération moyenne par écoute oscille entre 0,003$ et 0,005$ par stream. Autrement dit, un million de flux (ce qui constitue un score très flatteur dans la culture musicale numérique) ne rapporte à la source que l’équivalent de 27.360 à 45.600 DH bruts.
À 500.000 écoutes, on tombe à environ 13.680 à 22.800 DH, et à 100.000 streams, à peine 2.736 à 4.560 DH. Des chiffres qui peuvent sembler généreux sur une feuille Excel, mais qui se diluent rapidement une fois qu’ils entrent dans la mécanique industrielle de la musique.
Mais ces sommes restent ce que verse Spotify aux ayants droit, c’est-à-dire généralement au label, au distributeur ou à l’éditeur du titre, avant toute répartition. Et là, la réalité devient moins glamour.
Dans un scénario classique de major label, l’artiste touche souvent autour de 20% des recettes nettes : pour un million de streams, cela se traduit à peine par environ 5.472 DH dans sa poche.
Chez un artiste indépendant, signé sur un label qui négocie une plus grande part, ce pourcentage peut grimper à environ 50%, soit environ 13.680 DH. En distribution directe, lorsque l’artiste gère seul ses droits et collecte une large part, la somme peut atteindre environ 23.256 DH. Et dans le meilleur des cas, avec distribution sans frais, jusqu’à 27.360 DH.
Autant de scénarios qui montrent que, même pour un score impressive de streaming, les revenus effectifs restent souvent symboliques, surtout pour les artistes locaux ou indépendants. Le rêve de gloire numérique se heurte alors à une dure réalité économique : un million de streams ne garantit pas un million de dirhams dans la poche de l’artiste.
Le streaming est la nouvelle agriculture culturelle du Maroc. On est en pleine saison de moisson : les écoutes poussent, les artistes récoltent (plus ou moins), les institutions doivent irriguer le champ ou regarder les récoltes brûler.
Parce qu’au fond, le Maroc a ses stars, ses hits et sa scène. Ce qu’il lui manque encore, c’est un système solide, transparent, national. Un BMDA qui ne serait plus un guichet embrouillé, mais un véritable compteur de succès, capable de dire : «Voici les plus écoutés. Voilà ce qu’ils gagnent. Et surtout… voilà pourquoi».
Et maintenant ? Les artistes ont streamé. Le public a tranché. Les chiffres parlent. Il reste au Maroc à écrire sa partition : protéger ses créateurs, compter pour de vrai, monétiser sans rougir et transformer les clics en culture.
Imaginez un Maroc où chaque année, on publie les artistes les plus écoutés, on publie ce qu’ils ont touché, on publie où va l’argent de la musique… Ce jour-là, les streams ne seront plus des chiffres abstraits, mais un outil de dignité culturelle
D’ici là, Toto peut garder sa couronne. Mais la vraie révolution ne sera pas dans ses punchlines. Elle sera dans la comptabilité du beat. Et ça, ce n’est pas du rap. C’est de la justice.
Le retour bling de la gloire certifiée
Dans un monde où les streams s’empilent plus vite qu’un thread TikTok, les récompenses musicales continuent de faire vibrer les ego et les feuilles Excel. Disque d’or, platine ou diamant : ces plaques clinquantes ont beau être nées à l’ère du vinyle et du roulement de hanches d’Elvis, elles restent le fantasme ultime du rappeur en pleine ascension comme de la pop-star installée.
On ne rêve plus de châteaux, mais bien d’un cadre doré à poster sur Insta car c’est bon pour l’image, et encore meilleur pour le business. Une certification, c’est l’équivalent d’un tampon «validé par le peuple».
Les fans s’extasient, les managers sabrent une avance financière, et les labels relancent la machine promotionnelle : réédition surprise, tournée XXL et campagne social media à rallonge. Dans la musique urbaine, l’attachement est encore plus viscéral : quand on vient d’un quartier où tout est compté, une plaque de platine, c’est une revanche très réelle.
Rappel : il fut un temps où pour décrocher un disque d’or, il fallait vendre 100.000 CD, point. Puis l’industrie a plongé. Le CD s’est pris le streaming en pleine face. Résultat : les seuils ont fondu comme neige à Marrakech en juillet. Aujourd’hui ? 100.000 ventes équivalent à un album de platine (contre 300.000 il y a 20 ans). 75.000 ventes pour un single d’or (ex : 500.000 dans les années 80)
Mais l’ajustement le plus violent, c’est l’entrée du streaming dans l’équation. Depuis 2016 (en France), on additionne les ventes physiques aux écoutes numériques. On appelle ça les «équivalents ventes» : 1.500 streams sont comptabilisés comme une vente d’album (uniquement les streams payants, histoire de filtrer le «c’est gratuit donc j’écoute»).
Plus une calculatrice qu’une guitare, l’industrie s’adapte. La conséquence : des artistes iconiques (coucou Michael Jackson) décrochent des certifications à titre… posthume numérique.
Le streaming a fait exploser les compteurs… mais dans une seule direction : les musiques urbaines. Les plus streamés gagnent, les autres regardent. Résultat : on voit des artistes où chaque piste d’un album décroche sa propre certification.
Les majors adorent, les indépendants frémissent. Du côté des producteurs plus «variété», on s’inquiète : «Et le rock dans tout ça ?» Il attend. En 2019, Come As You Are de Nirvana venait à peine d’être single d’or (27 ans après sa sortie, la joie différée quoi).
Face à cette hyperconcentration, des voix appellent à classifier par genre : question de survie culturelle. Sinon, le marché ne ressemblera plus qu’à une éternelle playlist de top charts.
Les plateformes, pourtant locomotives du marché, n’apprécient pas toujours les modifications des règles. Spotify, Deezer ou Qobuz ont déjà claqué la porte verbale des réunions : Les streams sont les poumons de l’industrie, pourquoi les sous-pondérer ? Ambiance. Pour calmer les esprits, un groupe de travail réunit labels, plateformes et producteurs indépendants. Objectif : que tout le monde puisse avoir sa part du gâteau… et si possible une plaque avec.
Finalement, une certif, c’est quoi en 2025 ? Une affaire : d’algorithmes, d’influence, de business… et toujours d’ego XXL. La gloire est dématérialisée, mais la consécration reste physique.
Cadre doré à la main, sourire vissé sur les réseaux, légende en caps lock : «On l’a fait ! Merci la team !» Tant que les trophées brillent, personne ne s’intéresse trop à la règle du calcul. Et tant que les streams montent, les certifications pleuvront. Amen.


