Culture
Casablanca vibre, fête et réinvente son tempo musical
La métropole, longtemps mise sous l’éteignoir, semble recouvrer sa flamboyance d’antan. Pour preuve, la floraison des festivals qui rythment ses saisons. Récentes réjouissances : le 18e Jazzablanca, le 2e Nostalgia Lovers et le 1er Casablanca Music Week.
Casablanca ne cesse de relier présent et passé. Ce dernier se suçote comme une vieille liqueur, se conte avec gourmandise, se décrit à coup de superlatifs. Ville magique. Casablanca a toujours fasciné les intellectuels et les artistes qui venaient y passer une semaine et s’y installaient pour la vie.
Puis, une torpeur subite s’abattit sur la dream city. Casablanca rentra dans les rangs. Plus rien ne subsistait de son exaltation créatrice, de son bouillonnement culturel, de sa fièvre généreuse.
Le béton eut raison. La sinistrose, quoi. Mais les amants éperdus de la ville ne pouvaient tolérer qu’elle soit ainsi avalée par l’Histoire. Aussi mirent-ils un point d’honneur à la faire musicalement renaître. Tant et si bien que Casablanca foisonne aujourd’hui d’événements.
En effet, la cité qui ne dort jamais a décidé de faire du bruit. Longtemps cantonnée à une poignée de festivals confidentiels ou à des nuits fiévreuses dans ses clubs et cabarets, la métropole s’est réveillée en 2025 comme un géant-chef, orchestrant une symphonie de festivals qui redessinent son ADN : Casa Vintage Festival, Timeless Festival, Casablanca Music Week, Nostalgia Lovers, Jazzablanca.
Ces rendez-vous ont transformé cette année la capitale économique en un carrefour festif où se croisent mélomanes, nostalgiques et curieux, dans un tourbillon de sons, de lumières et d’émotions. Mais au-delà des scènes, c’est toute une ville – et ses petites mains – qui pulse au rythme de cette renaissance.
Effervescence
Face au désert musical qui frappait jadis la métropole, où seuls quelques événements animaient la ville, comme le mythique Festival de Casablanca (à ne pas confondre avec celui organisé par WeCasablanca) ou le Festival international Noujoum Gnaoua, dont la 12e édition a envoûté la Place des Nations Unies l’année dernière, Casablanca renaît.
Et dans ce paysage, un événement a tenu bon contre vents et marées : L’Boulevard, créé en 1999. Ce rendez-vous, véritable poumon de la scène urbaine marocaine, a révélé des talents comme Hoba Hoba Spirit ou Don Bigg, tout en accueillant des pointures internationales, telles que Alborosie, Mad Professor and the Robotics ou Keziah Jones.
Grâce à sa compétition Tremplin, L’Boulevard a offert une scène aux jeunes artistes, devenant une institution qui a préservé l’âme rebelle et créative de Casa face à la léthargie culturelle.
Aujourd’hui, l’effervescence est palpable. Jazzablanca, dans sa 18e édition, a investi Anfa Park – où il s’est installé depuis 2022 – du 3 au 12 juillet, étendant ses festivités sur dix jours, une première! Exit les quatre jours habituels, place à une programmation XXL qui fait la part belle au jazz, mais aussi au funk, à la soul et aux musiques du monde.
Seal, Black Eyed Peas, Macklemore, Kool & The Gang, mais aussi des figures marocaines comme Hindi Zahra ou Daraa Tribes : la scène Casa Anfa et la Scène 21 vibrent d’une énergie cosmopolite.
Et pour que personne ne soit laissé sur le carreau, la scène gratuite «Nouveau Souffle» au parc de la Ligue Arabe met à l’honneur des talents locaux émergents, tandis que la fanfare de Glen David Andrews, tout droit venue de La Nouvelle-Orléans, enflamme les rues, du Rick’s Café au Marché Central.
«On veut faire de Casablanca un carrefour musical mondial, tout en restant ancrés dans notre identité», confie Moulay Ahmed Alami, directeur du festival. «Voir Hindi Zahra sur scène, c’était comme un retour aux racines, mais avec une touche universelle», s’émerveille Sofia, une festivalière de 27 ans.
Une semaine plus tôt, du 20 au 29 juin, Casablanca Music Week (CMW) a secoué le stade La Casablancaise avec une proposition audacieuse. Organisé par NRJ Maroc, ce nouveau venu ne se contente pas de concerts : il marie musique (Mary J. Blige, Gims, Jason Derulo), cinéma en plein air, gaming, fitness et food court.
«On a voulu créer un festival qui parle à tous, des mélomanes aux gamers, des foodies aux sportifs», explique Hakim Chagraoui, PDG de NRJ Maroc et directeur artistique du CMW.
«Grâce à l’engouement du public, nous avons atteint 65% de notre objectif de billetterie à vingt jours de CMW, ce qui est excellent. Nous travaillons déjà à la prochaine édition, qui, idéalement, se prépare un an à l’avance», ajoute-t-il. Résultat ? 60.000 festivaliers pour une première édition qui a repositionné Casablanca comme une destination culturelle plurielle.
«J’ai adoré le mélange : un concert de Mary J. Blige, puis un tournoi de gaming juste à côté. Casa n’a jamais été aussi vivante !», lance Mehdi, un Casaoui de 19 ans.
Et puis, il y a Nostalgia Lovers, du 3 au 5 juillet au Go Vélodrome, qui a fait danser 25.000 âmes sur les tubes des années 80, 90 et 2000.
Thomas Anders (Modern Talking), Lou Bega, Las Ketchup, Montell Jordan : la programmation, orchestrée par Public Events, est un shot de dopamine rétro. Avec ses bornes d’arcade, son studio MTV reconstitué et son brunch «Olé Nostalgia» aux accents latinos, le festival ne se contente pas de jouer la carte du revival : il la réinvente.
«C’est comme si ma jeunesse avait pris le contrôle de la ville», s’enthousiasme Amina, une Casaouie de 42 ans, venue avec ses enfants pour revivre l’époque des walkmans et des clips VHS. «Entendre ‘’Mambo No. 5’’ en live, c’était un voyage dans le temps !», renchérit son fils Adam, 15 ans.
Impact
Ces festivals ne sont pas qu’une affaire de décibels. Ils sont un moteur économique et touristique qui redonne du souffle à Casablanca. Selon des estimations relayées par WeCasablanca, les festivals de l’été 2025 ont attiré des dizaines de milliers de visiteurs, dont une part croissante de touristes étrangers, générant une hausse d’environ 15% des nuitées dans les établissements hôteliers en juin et juillet 2025.
«Ces événements changent l’image de Casablanca», explique Saïd, gérant d’un restaurant près d’Anfa Park. «Avant, les touristes passaient en coup de vent pour la mosquée Hassan II. Maintenant, ils restent pour les festivals, consomment, visitent».
Les food courts, comme celui de CMW avec ses vingt restaurateurs triés sur le volet, ont aussi dopé l’économie locale, tout en proposant des prix accessibles, comme l’a souligné Hakim Chagraoui : «On a veillé à ce que chaque stand soit unique, avec des tarifs adaptés au pouvoir d’achat local».
«Les festivals, c’est une aubaine pour nous. On a doublé notre chiffre d’affaires en juin», confie Fatima, propriétaire d’un food truck.
Coulisses
Mais derrière les spots et les scènes, il y a eux : les «men in black», les techniciens, les monteurs, les agents de sécurité. Ces petites mains, souvent dans l’ombre, sont les artisans de cette révolution culturelle. «Avant, je devais aller à Marrakech ou Rabat pour bosser sur des festivals.
Aujourd’hui, Casablanca m’offre du travail à domicile», s’enorgueillit Youssef, 29 ans, agent de sécurité employé par une agence locale pour Jazzablanca et CMW.
Avec l’explosion des événements, les agences de sécurité, comme Securitas Maroc ou G4S, rapportent une augmentation de 20% des contrats à Casablanca en 2025, réduisant la précarité pour des centaines de travailleurs. «Je peux enfin rester près de ma famille tout en travaillant», ajoute Youssef, le sourire aux lèvres.
Même son de cloche du côté des monteurs de scènes. Driss, 35 ans, technicien pour Public Events, a participé à l’installation des 40 mètres de la scène principale de Nostalgia Lovers. «C’est un boulot intense, mais gratifiant. Quand je vois 25.000 personnes vibrer sur une scène que j’ai montée, je me sens utile», confie-t-il.
Ces équipes, souvent composées de Casaouis, travaillent des semaines, voire des mois, à l’avance pour transformer des lieux comme le Go Vélodrome ou Anfa Park en arènes festives. «On ne dort presque pas, mais l’ambiance est tellement électrique qu’on oublie la fatigue», ajoute Driss. «Monter une scène pour Black Eyed Peas, c’est pas rien !», s’exclame son collègue Rachid, 30 ans, fier de son travail.
Line-up de choc
Côté programmation, Casablanca ne fait pas les choses à moitié. Jazzablanca, c’est l’élégance d’un festival qui marie l’exigence du jazz à l’énergie de la pop mondiale.
La présence de figures comme Ibrahim Maalouf ou la création inédite réunissant Hamid El Kasri et Mehdi Nassouli avec des musiciens internationaux montre une ambition : faire dialoguer les cultures sans compromis. CMW, avec des pointures comme Mary J. Blige ou Shaggy, mise sur l’éclectisme, passant du R&B au reggae en une soirée.
Nostalgia Lovers, lui, joue la carte de l’émotion brute : «Revoir Thomas Anders chanter ‘’Cheri, Cheri Lady’’, c’est comme ouvrir une boîte à souvenirs», lâche Karim, un festivalier de 38 ans.
Les Casaouis, eux, savourent cette métamorphose. «On disait que Casa était une ville nocturne, mais c’était surtout des soirées en boîte. Là, on vit la fête en plein jour, dans les rues, avec tout le monde», témoigne Laila, étudiante de 22 ans, venue danser à la parade de Jazzablanca.
«Les scènes gratuites, c’est génial. Ça permet à tout le monde de profiter, pas seulement aux riches», ajoute son amie Nada, 23 ans. Cette accessibilité, renforcée par les scènes gratuites et les animations urbaines, fait de ces festivals des moments de communion collective.
Casablanca, en 2025, n’est plus seulement la ville des affaires. Elle est devenue une destination où l’on vient pour vibrer, danser, se souvenir. Les festivals, portés par des organisateurs visionnaires comme Moulay Ahmed Alami ou Othmane Benabdeljalil, ont su capter l’âme d’une métropole en quête de renouveau.
Mais ce succès repose aussi sur ceux qu’on ne voit pas : les agents de sécurité qui veillent, les techniciens qui montent les scènes, les restaurateurs qui nourrissent la foule.
Ensemble, ils font de Casablanca une ville qui ne se contente plus de vivre la nuit, mais qui rayonne sous le soleil d’un été culturel brûlant. Alors, prêt à prendre votre billet pour la prochaine édition ? Parce que Casa, elle, n’a pas fini de faire du bruit.
