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Culture

BD marocaine : Le 9e art en marge, mais debout

Sans marché structuré, sans véritables politiques publiques, mais portée par une génération d’autrices et d’auteurs qui refusent le silence, la bande dessinée se tient debout, fragile mais combative.

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Au Maroc, la BD est partout et nulle part à la fois. Elle se glisse dans les souvenirs scolaires, les fanzines militants, quelques albums devenus cultes, mais reste absente des rayons, des chiffres de vente et des politiques culturelles structurées.

«Sur ce point, le constat est partagé : la bande dessinée occupait une place paradoxale, à la fois présente et absente. Elle existait dans les discours, mais peinait à s’imposer concrètement.

Sa définition restait floue, sa pratique peu vulgarisée et son inscription dans les usages culturels demeurait fragile», souligne Zakaria Tmalah, auteur et chercheur en arts narratifs. L’idée selon laquelle la BD serait un art mineur, réservé à l’enfance, continue de peser lourdement.

Peu de lecteurs, encore moins d’acheteurs, une diffusion erratique, des tirages confidentiels et une économie quasi inexistante : le diagnostic est connu.

Avant même qu’on parle d’une scène locale, le paysage était saturé par les magazines venus du Moyen-Orient. «“Majid”, les publications égyptiennes, “Bassim” en Arabie saoudite, “Al-Arabi” au Koweït…

Pas de fanzines, pas de marge : tout était calibré pour fabriquer une figure unique, presque normative : “l’enfant arabe”. Ces publications imposaient une représentation de l’enfance et, avec elle, une définition implicite de ce que doit être la BD», explique Zakaria.

Cette abondance a certes formé des générations de lecteurs, mais elle a également enfermé la BD dans un registre strictement enfantin, retardant l’émergence de propositions destinées aux adultes.

Pour comprendre la scène, il faut remonter aux années 1970. Ahmed Nouaiti et les frères Maazouzi publient alors «Histoire du Maroc» en bandes dessinées, s’attaquant à un récit national jusque-là réservé aux manuels scolaires.

Quelques années plus tard, Abdelaziz Mouride bouleverse les codes avec «On affame bien les rats», un témoignage graphique glaçant sur les années de plomb, transformant la BD en espace de mémoire et de dénonciation.

«Bien avant Mouride, il y avait Bouhali et d’autres expériences presque effacées des récits dominants. Mouride publie dans “Ila al-Amam”, la revue liée à “Anfas/Souffles”.

Puis, “On affame bien les rats” est publié alors qu’il est encore en prison, les planches étant transmises clandestinement, au fil des visites d’un proche ou d’un avocat solidaire, et circulant ainsi à l’abri des regards, planche par planche. Ensuite viendra “Le Coiffeur”, un entre-deux, entre caricature et BD, assigné au commentaire social et politique», rappelle Zakaria.

Dans les années 1980-1990, deux logiques coexistent sans jamais se rencontrer. D’un côté, une production à forte charge politique, en français, destinée à un lectorat lettré et militant, de l’autre, l’arrivée massive des magazines arabes pour la jeunesse, avec diffusion de masse et prix imbattables. «Le rapport de force était inégal dès le départ.

À partir du milieu des années 1990, j’achetais “Majid” chaque lundi alors que la revue était censée sortir le mercredi. Elle était déjà imprimée au Maroc, installée dans le circuit local avec une efficacité redoutable.

Comment rivaliser, dans ces conditions, avec des publications irrégulières, fragiles économiquement et destinées à un public limité !», souligne Zakaria. Cette fragmentation a longtemps nourri un sentiment de vide pour la jeune génération en quête de références locales.

Pourtant, depuis une dizaine d’années, des profils hybrides redonnent du souffle au 9ᵉ art marocain. Formés à l’étranger, nourris à la fois de culture franco-belge, de mangas et de comics américains, mais profondément attachés aux réalités locales, ces créateurs oscillent entre influences globales et préoccupations locales.

Yassine Hejjamy, passé par le lycée Descartes à Rabat, mêle ironie douce-amère et désillusion politique dans «Drôle de Révolutions», sur les Printemps arabes.

Aniss El Hamouri, né à Témara et installé en Belgique, invente un langage graphique singulier, loin des codes attendus. Oumaima El Gamraoui, diplômée de l’INBA de Tétouan, choisit la darija pour raconter le «hrig» et l’exil, donnant voix à celles et ceux dont on parle rarement.

Autour de ces trajectoires se dessine une constellation plus large où la bande dessinée devient un espace de lutte et de prise de parole. Zainab Fasiki, ingénieure de formation et bédéiste par nécessité, fait de ses dessins un outil frontal contre les tabous liés au corps et à la sexualité. Avec «Hshouma», elle impose une BD féministe, politique et assumée, saluée à l’international mais souvent contestée localement.

«La “nouvelle génération” n’est pas apparue de nulle part. Beaucoup avaient déjà commencé… La première promotion de l’INBA date de 2004, et c’est là que la dynamique s’est installée», rappelle Zakaria.

Pour Amine El Methane, bédéiste et graphiste-illustrateur, le paysage reste fragile. «L’industrie de la BD au Maroc n’a pas de maisons d’édition spécialisées, et les résidences de création sont rares, hormis celles de la Fondation Hiba ou le Forum (ex-festival) de Tétouan. Ces manques structuraux compliquent l’émergence d’un véritable marché et l’apparition de collectifs capables de révéler les talents».

Il détaille les coûts et les étapes de production d’un album professionnel: écriture, scénario et recherches (2 à 3 mois), pré-production (création des personnages, décors, découpage – 3 mois), puis production finale, incluant dessin, encrage, coloriage et impression (3 à 6 mois), soit environ un an de travail pour un projet complet.

Deux méthodes coexistent: le style traditionnel sur papier et le style numérique sur tablette, souvent plus rapide et adapté à l’impression.

Le déséquilibre économique explique pourquoi de nombreux bédéistes marocains se font publier, exposer et reconnaître à l’étranger.

«Des collectifs étrangers, comme Toktok (Égypte, 2011), ont inspiré de nombreux artistes locaux. Des initiatives comme le fanzine Skefkef ont marqué les esprits. Mohamed El Bellaoui, alias Rebel Spirit, avec “Guide casablancais” et son second ouvrage sur El Madani, s’impose comme l’un des bédéistes les plus connus du pays et vulgarise les codes de la BD via les réseaux sociaux», ajoute Zakaria.

Les subventions publiques, elles, ne commencent qu’en 2013, permettant à des ouvrages comme «Loukanikos Was a Dog» d’être financés, bien que la procédure reste encadrée et exigeante : carte d’artiste, budget détaillé et planification précise pour un financement oscillant entre 100.000 et 200.000 DH.

Parallèlement, les collectifs et résidences tentent de combler les lacunes. Le programme «Khaliya», porté par la Fondation Hiba, propose résidences et accompagnement, tandis qu’«Al’Khariqun» expérimente des formats audacieux mêlant darija, mythologie, science-fiction et critique sociale.

Le numérique, avec les webtoons et publications en ligne, offre également une alternative, moins coûteuse et accessible à une jeunesse connectée, même si le modèle économique demeure incertain.

Reste la question centrale : existe-t-il une bande dessinée marocaine identifiable, avec son style et sa manière de raconter le monde depuis le pays ? Pour l’instant, la réponse hésite entre héritage occidental, exotisme et volonté d’émancipation. Mais c’est peut-être dans cette hésitation que réside la force du 9ᵉ art marocain : chercher, tâtonner, se frotter au réel sans mode d’emploi, loin des clichés folklorisés et des récits attendus.

La désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre 2026 par l’Unesco pourrait offrir une fenêtre d’opportunité, à condition que la BD soit pleinement intégrée aux politiques de lecture, de lutte contre l’analphabétisme et de soutien à la création.

Au fond, la BD marocaine n’est ni absente ni moribonde. Elle est minoritaire, fragile, souvent invisible, mais portée par une énergie tenace. Tant que des auteurs continueront à dessiner contre l’oubli et à raconter ce que d’autres formats taisent, le 9ᵉ art restera debout, en marge, mais bien vivant.


Autres voix de la BD marocaine
Au-delà des figures déjà évoquées, la scène du neuvième art s’active avec des créateurs qui contribuent à structurer un milieu en effervescence. Parmi eux, Zineb Sbai El Idrissi, cofondatrice et directrice d’«Alkhariqun» depuis 2020, orchestre des projets collectifs comme «TRU’Story», réinterprétant événements contemporains en darija, et «O’Story : Les mythes marocains entre le passé et le présent», revisitant les récits oraux sous un angle contemporain.

Cette effervescence se retrouve dans les concours et forums, notamment Talents africains, organisés par l’INBA et l’association Chouf. De jeunes talents comme Mohamed Arbi, Yassine Hafili, Anass Elkho, Rihabe Benajiba, Fouad Khiad, Moussa El Biad, Taha Sabry, et Sara Naji, récompensée au concours international de Tétouan, témoignent d’une jeunesse créative en quête de reconnaissance et d’avenir.