Culture
Amal El Kadiri Berrada : «Une société qui sait prendre soin de ses enfants est une société qui construit son avenir»
Suite à la présentation de la comédie musicale «La Huppe et les Douze Oiseaux», les 2 et 3 juin à Casablanca dans le cadre du Festival Sidi Moumen de l’enfance préscolaire «Boudour wa Joussour», la présidente de l’ONG Oum El Ghaït nous livre sa vision.
À la tête de l’ONG Oum ElGhaït, Amal El Kadiri Berrada porte une conviction forte : prendre soin de l’enfance, c’est bâtir l’avenir d’une société.
Elle nous raconte comment son association, ancrée dans les quartiers populaires comme Sidi Moumen, mise sur l’éducation, la culture et la créativité pour offrir aux enfants bien plus que des apprentissages : une lumière pour grandir et rêver.
Un engagement citoyen, héritage familial, qui sème des graines d’espoir pour une société plus juste.
Vous avez choisi de commencer la présentation du projet par cette phrase forte : «Dis-moi comment tu prends soin de l’enfance, je te dirai si tu es une grande civilisation». Qu’est-ce que cela veut dire pour vous ?
C’est une phrase inspirée du discours de Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, sur l’importance essentielle du préscolaire et qui inspire toute notre philosophie d’action.
Tout commence par l’enfant. Une société qui sait prendre soin de ses enfants est une société qui construit son avenir. Dans les quartiers les plus en difficulté, nous pouvons semer de la beauté, du respect, de la confiance. C’est ce que nous essayons de faire chaque jour avec Oum El Ghaït.
Vous êtes née dans une famille qui s’est toujours engagée pour des valeurs citoyennes. Est-ce que votre engagement dans l’éducation est aussi une manière de prolonger ses valeurs ?
Oui, c’est certain. Mon père m’a transmis le sens du devoir, de l’amour de mon pays. Pour moi, aider un enfant à bien démarrer dans la vie, c’est aussi servir la patrie. C’est un acte enraciné dans la mémoire, mais tourné résolument vers l’avenir.
Oum El Ghaït a accompagné plus de 12.000 enfants depuis 2013. Comment un tel modèle peut-il rester simple et compréhensible pour les familles ?
Nous restons proches du terrain. Nos éducatrices viennent souvent du quartier de Sidi Moumen et connaissent les familles. Nous utilisons des outils simples, mais pensés avec une visée éducative globale qui inclut une dimension vécue, émotionnelle : l’art, le jeu, le mouvement. On ne cherche pas à en faire trop mais à faire juste.
Vous proposez une comédie musicale inspirée d’un conte spirituel. Pourquoi ce choix pour des enfants de 3 à 6 ans ?
Parce que les enfants sont naturellement sensibles à la poésie, aux symboles, aux histoires. Un conte spirituel ainsi conçu, dans une version revisitée, proactive, leur parle de quête, d’imagination, de courage. Il les aide à rêver, à s’exprimer. Les familles ont accueilli ce projet avec beaucoup d’enthousiasme.
Votre projet met l’accent sur la culture et la créativité. Certains diraient qu’il faut d’abord répondre aux besoins matériels. Que leur répondez-vous ?
C’est une question qu’on nous pose souvent. Et notre réponse est simple : les enfants ont besoin de pain, bien sûr, mais ils ont aussi besoin de lumière. L’art, la culture, ce n’est pas du luxe, c’est de la nourriture pour l’esprit. C’est ce qui aide les enfants à se construire pleinement.
C’est aussi ce qui leur permettra de trouver en eux les ressources et la motivation nécessaires pour continuer leur parcours plus tard et éviter les décrochages scolaires. On apporte à ces enfants un environnement culturel nécessaire que d’autres – et ce sont ceux qui réussissent le plus – ont de façon naturelle.
Vous insistez beaucoup sur le lien avec les parents. Comment les impliquez-vous dans des quartiers où le quotidien est très chargé ?
On y va avec respect, sans jugement. On propose des moments d’échange, des ateliers simples, des temps de parole. Et on les écoute. Quand c’est ainsi, on est surpris de leur implication et de la façon dont on peut avancer ensemble.
Votre ONG a atteint l’objectif de généralisation du préscolaire dans 59 écoles dès 2017. Comment faire pour que cela continue à vivre ?
C’est le défi. Nous cherchons à construire des modèles durables, en formant les équipes et en impliquant les institutions. Et surtout, en montrant que ce modèle fonctionne. Quand les résultats sont là, les soutiens suivent plus naturellement.
Des projets comme des exercices corporels, les contes proactifs ou les classes vertes peuvent être pensés comme un luxe. Comment réagissent les familles des quartiers populaires face à cela ?
Au début, il peut y avoir de la surprise. Mais quand les enfants rentrent plus détendus, plus confiants, plus joyeux, plus motivés, les parents voient l’intérêt. Et ils demandent même que l’on continue ! Ce n’est pas une question de classe sociale, c’est une question de perception de ce qu’un tel projet peut apporter.
Vous avez aussi formé plus de 300 éducatrices. Quel impact cela a-t-il sur le terrain ?
Énorme. Ce sont elles qui portent le projet au quotidien. Elles deviennent des figures de confiance dans leur communauté. Et ce sont aussi des femmes qui se révèlent d’une manière magnifique par leur implication justement dans cette dimension culturelle et créative, qui leur apporte aussi une plus-value personnelle dans leur fonction d’éducatrice.
Certains peuvent voir votre projet comme un geste symbolique. Comment éviter qu’il soit perçu comme réservé à une minorité ?
En continuant à faire, à partager et à transmettre. Ce n’est pas une goutte d’eau, c’est une graine. Et une graine, quand elle est bien plantée, peut donner un arbre. Ou même, à terme, une forêt.
Un dernier mot ?
Oui : croire en l’enfant. Toujours. Même dans les situations les plus difficiles, il y a des ressources incroyables. Il suffit de les révéler, avec bienveillance, patience… et un peu de poésie qui est d’ailleurs une autre façon de parler de spiritualité, de potentiel humain et créatif.
