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Culture

Abderrafie Zouiten : «Le sacré est une quête intime»

Comment le Festival de Fès des Musiques sacrées du Monde, né dans un contexte de tensions, est-il devenu un symbole d’authenticité et d’universalité ? Quels sont les secrets de son rayonnement et ses ambitions pour l’avenir ? Le président de la Fondation Esprit de Fès revient sur ses fondements, ses défis et les perspectives qui s’ouvrent pour cette grand-messe du sacré.

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Abderrafie Zouiten, président de la Fondation Esprit de Fès, nous ouvre les portes du Festival de Fès des Musiques sacrées du Monde. Depuis près de trois décennies, ce festival transforme la ville millénaire de Fès en un carrefour universel de dialogue, de spiritualité et d’émotion.

Comment expliquer que ce festival, porteur d’un message de fraternité, ait vu le jour à une époque où l’Occident, en quête de réconciliation interne, projetait souvent sur l’islam des fantasmes réducteurs ? Ce paradoxe ne révèle-t-il pas un décalage entre l’aspiration à l’unité et les fractures de la réalité ?
Le Festival de Fès des Musiques sacrées du Monde est apparu à une époque où le monde, et particulièrement l’Occident, traversait une crise de compréhension mutuelle. Les attentats, les guerres et les clichés sur l’islam alimentaient un climat de méfiance.

Pourtant, c’est précisément dans ce contexte qu’est né cet événement fruit de la volonté et de la vision de Sa Majesté le Roi afin de promouvoir le dialogue des cultures et des religions, l’esprit de paix et de tolérance. Valeurs qui font l’identité de notre pays.

La ville de Fès symbolise par son histoire millénaire cette dimension d’ouverture et de tolérance. Un lieu de rayonnement culturel, carrefour des civilisations, qui a joué un rôle pivot dans les mouvements de renouveau culturel et religieux, influençant de manière significative les échanges entre les civilisations méditerranéennes et africaines.

Et le Festival de Fès des Musiques sacrées du Monde s’inscrit dans cet esprit, créant ainsi un espace propice de dialogue et d’échange pour toutes les cultures, les religions, les musiques et traditions sacrées.

Quels sont les ressorts secrets du puissant pouvoir d’attraction du Festival de Fès ? Qu’est-ce qui, année après année, attire les âmes en quête de sens vers cette célébration des musiques sacrées ?
Qu’est-ce qui attire, année après année, des milliers de spectateurs vers Fès, la réponse tient en trois mots : authenticité, émotion et universalité.
Tout d’abord, et c’est un point déterminant, le patronage de Sa Majesté le Roi et sa Haute sollicitude. L’ouverture de la soirée officielle par Son Altesse Royale donne une dimension et un éclat particulier à cet événement.

Ensuite, la ville elle-même avec sa médina, la plus ancienne (plus de 12 siècles) et la plus grande du monde, elle s’étend sur plus de 300 hectares. Un véritable musée à ciel ouvert qui abrite la plus ancienne université du monde, Al Quaraouiyine.

Puis, les lieux où se tiennent les spectacles, Bab El-Makina, une scène majestueuse, le Jardin Jnan Sbil, des riads authentiques, autant de lieux magiques remplis d’histoire et qui ont une vraie âme. La qualité et le renouvellement de la programmation sont aussi un facteur déterminant expliquant ce succès et cette notoriété.

Chaque année, une thématique est consacrée avec une recherche très fine au niveau de la programmation afin de présenter des artistes éclectiques, des fusions musicales uniques.

L’introduction récente du mapping pour accompagner les prestations musicales a été également une nouveauté très appréciée. Pour chaque édition, le festival ne se contente pas de proposer des concerts, mais de faire vivre une expérience sensorielle particulière.

Vous parlez du «besoin du sacré». Qu’entendez-vous par cette expression ? Quelle soif spirituelle ce festival vient-il étancher dans le cœur des spectateurs ?
Le sacré est une quête intime, une aspiration à se relier à quelque chose de plus grand que soi. Le festival de Fès répond à ce besoin profond de spiritualité en offrant des expériences qui transcendent les dogmes. Prenez les tambours du Burundi, leur puissance rythmique n’est pas qu’un spectacle, c’est une invocation des ancêtres.

Les chants et nuits soufis, quant à eux, ne se limitent pas à une performance musicale, ils sont une voie d’accès à l’extase. Même les Vêpres de Monteverdi, œuvre chrétienne, trouvent à Fès une résonance universelle. Le festival montre que cette quête est commune à toutes les cultures, et plus nécessaire que jamais.

L’expression «musiques sacrées» est souvent invoquée, mais son sens reste nébuleux. Pourriez-vous éclaircir ce mystère et définir ce qui fait l’essence de ces mélodies transcendantes ?
Il n’existe pas de définition unique, mais quelques constantes. Tout d’abord, l’intention. Ces musiques sont créées pour honorer le divin, que ce soit dans une mosquée, une église ou un rituel animiste. Ensuite, la transmission. Elles reposent souvent sur des traditions orales millénaires, comme les griots d’Afrique de l’Ouest.

Enfin, l’effet. Elles induisent un état de recueillement, voire de transe. «Une musique sacrée, c’est celle qui vous fait sentir que l’invisible est présent», m’avait confié un artiste du festival. Je ne peux pas mieux résumer.

En 2025, le Festival de Fès célèbre ses 28 ans, un âge de maturité pour une manifestation devenue rituelle. C’est aussi l’heure des bilans…
En près de trois décennies, le festival a établi Fès comme capitale mondiale du dialogue spirituel, des musiques sacrées. Il a aussi contribué à faire rayonner les valeurs de notre pays, apportant sa modeste contribution à un monde plus apaisé.

La richesse du patrimoine matériel et immatériel de notre pays et plus particulièrement de Fès a également été mise en avant, renforçant ainsi son attractivité et sa notoriété. Les racines africaines du Maroc, ses liens séculaires avec le continent africain sont connus.

Il était donc naturel que le Festival de Fès des Musiques sacrées du Monde devienne une plateforme d’opportunités contribuant à faire connaître la richesse et la variété des traditions millénaires africaines conformément à la nouvelle vision de la coopération Sud-Sud prônée par Sa Majesté le Roi.

L’avenir ?

Poursuivre cette mission, en explorant de nouvelles formes tout en restant ancré dans l’authenticité. Le festival n’est pas un événement, c’est un chemin. Un chemin que Fès continue de tracer, entre tradition et renouveau.